« ON VEUT VOIR LES FESSES DE SARTRE ! »



Manif n°1/2008 des Chiennes de garde, avec masques de Chienne et banderole déployée devant le siège du Nouvel Observateur, 12 place de la Bourse, à Paris.


Nous étions une quinzaine ; nous avons chanté des chansons « contre les machos du Nouvel Observateur » (lire) et distribué des tracts (lire). Derrière la banderole, chacun-e tenait à la main un panonceau « ON VEUT VOIR LES FESSES DE » avec le nom d’un grand philosophe du XXe siècle mort (ci-dessous). Celui de Sartre était agrémenté par le montage de Sonia Bressler « Sartre le scandaleux », avec des fesses superbes (ci-dessous). J’en portais un avec « ON VEUT VOIR LES FESSES DE JEAN DANIEL » (directeur du Nouvel Observateur)


Nous avons manifesté entre 13h et 13h30, à la satisfaction visible de nombreux employés du journal. Une douzaine sont venues nous dire leur approbation. On m’a dit que la majorité de la rédaction était opposée à ce choix, mais que la direction était passée outre. Dans l’ensemble, notre manifestation humoristique a été bien accueillie par les passants. 


On nous a dit que Jean Daniel était absent. À ma demande, trois d’entre nous ont été reçu-es par les rédacteurs en chef Michel Labro et Guillaume Malaurie, ainsi que les auteures du dossier sur Beauvoir, Agathe Logeart et Aude Lancelin. J’ai remis notre parchemin constatant « le décès du Nouvel Observateur et l’acte de naissance du Nouveau Voyeur, par les obstétrichiennes attristées, les Chiennes de garde » (ci-dessous).


Constatant qu’ils assumaient leur choix et ne voulaient donc pas nous faire les excuses que nous demandions, j’ai mis fin à l’échange au bout de dix minutes en disant que chacun de nous restait sur ses positions ; je les ai incités à la vigilance pour leurs prochaines couvertures, car les Chiennes de garde les auraient à l’œil ! On nous a dit que le texte de notre tract passerait dans le Courrier des lecteurs. En outre, il a été mis en ligne à 14:32 sur le site du journal, et les commentaires ont afflué. Une vidéo de notre action est aussi en ligne.




Voici l’essentiel de notre dialogue de sourds avec les responsables.

J’ai dit que Le Nouvel Observateur avait fait il y a quelques mois une couverture sur de grands penseurs, tous des hommes, et que pour célébrer une grande penseuse ils l’exhibaient nue. Ils ont dit regretter leur couverture uniquement masculine, qui était une erreur, mais ils assument celle avec Beauvoir nue.


Voici les arguments qu’ils ont présentés pour leur défense, suivis de réfutations des Chiennes de garde.


« Nous avons le plus total respect pour Simone de Beauvoir. »

C’est donc que nous n’avons pas la même conception du respect. La nudité réelle dans l’espace public est interdite par la loi. Utiliser une représentation de nudité pour vendre un produit est une démarche sexiste : c’est réduire le corps, presque toujours un corps féminin, à une chose, à un objet sexuel, destiné à exciter le désir et à faire acheter le produit.

Nous recommandons aux femmes pour lesquelles les responsables du Nouvel Observateur affichent un « total respect » de veiller sur leurs photos intimes, et de préciser si elles en autorisent la diffusion pour leur centenaire.


« Simone de Beauvoir était moderne et libérée. Ne faites-vous pas preuve de pudibonderie ? »

C’est donc que nous n’avons pas la même conception ni de la modernité ni de la libération. Cela nous semble ringard de montrer une femme nue pour vendre un produit, fût-il culturel et de gauche. Quant à la libération, c’est bien autre chose que l’exhibition de l’intime ou du corps féminin. Jamais ce journal ne montrerait en couverture Camus, Sartre ou Lévinas nus.


« Cette photo est belle. La Vénus de Milo aussi. »

Et alors ? Quel rapport avec l’exhibition dans l’espace public d’une photo intime d’une femme dont on prétend célébrer l’intelligence ?


Je les ai défiés de trouver dans les 1000 pages du Deuxième Sexe une seule phrase de Beauvoir qui justifierait cette utilisation d’une photo volée à son intimité et exhibée à la vue de tous ! Ce livre fondamental, dont est issu le féminisme contemporain, démontre notamment que les femmes sont systématiquement renvoyées à leur corps, méprisées, utilisées et asservies par un système de domination machiste.


 À défaut de citation, je propose celle-ci : « J’ai été flouée », écrit-elle à la fin de ses Mémoires. Flouée, voilà que Beauvoir l’est de nouveau, et par un hebdomadaire prétendument intellectuel et de gauche. Après le torrent d’obscénités qui a déferlé sur elle à la sortie du Deuxième Sexe, elle savait à quoi s’en tenir sur le machisme des grands esprits de son temps. Nous savons désormais que le temps s’est arrêté au 12 place de la Bourse, et que les abîmes de la mauvaise foi y sont insondables.


Florence Montreynaud, cheffedemeute des Chiennes de garde 


Voir aussi LETTRES ADRESSÉES À JEAN DANIEL PAR DES FÉMINISTES ET UN TEXTE DE GENIEVIÈVE BRISAC


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