g (In)Visibilité de la lutte contre le sexisme.
Chiennes de garde

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LES MOUVEMENTS FÉMINISTES
(In)Visibilité de la lutte contre le sexisme.

4 juillet 2006

par Jean Pierre Vernet

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». C’est ce qu’affirme le premier article de la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789. Cependant, lors de cette déclaration, les femmes étaient exclues et il fallut attendre encore bien des années pour que les femmes soient incluses dans les principes d’égalité de la démocratie. On pourrait croire alors que cet égalitarisme déclaré ait sonné le glas de toutes les discriminations sexistes. Cependant ce n’est pas le cas. Le principe de l’égalité cohabite avec un sexisme toujours puissant.



Comment comprendre cette coexistence ? Pourquoi les mouvements féministes qui luttent pour l’égalité contre le sexisme ne sont pas plus visibles et valorisés ? Comment les féministes réagissent à la place que la société leur laisse ? Pour répondre à ces différentes questions, ce texte, dans un premier temps, ambitionne de décrire le problème de cette cohabitation et de ses conséquences pour les mouvements féministes. Une fois le problème décrit, une explication sera proposée. Enfin, nous présenterons brièvement les résultats d’une étude récente qui tente de décrire comment les mouvements féministes gèrent le regard de la société à leur endroit.

Celui qui s’intéresse au problème du sexisme peut noter qu’il y a dans notre société deux contradictions des plus étranges.
Premièrement, devant la loi, les femmes et les hommes sont déclarés avoir les mêmes droits. De plus, la plupart des gens (pour ne pas dire tous) se disent complètement d’accord avec l’égalité des sexes. Pourtant, dans les comportements du quotidien le sexisme continue. Les faits montrent que les femmes demeurent très subordonnées aux hommes. Par exemple, elles gagnent 82% de la rémunération des hommes. Un autre exemple montre que, bien qu’elles aient plus de diplômes que les hommes, elles restent à des postes subordonnées, et cela que ce soit au niveau économique ou politique. Un dernier exemple constate que si les femmes représentent 55% du corps électoral, elles ne représentent au mieux que 13% des élus. Toutes ces inégalités que l’on remarque dans les comportements du quotidien montrent que les femmes sont les victimes d’un néo-sexisme. Ce néo-sexisme ne se manifeste pas par une discrimination ouverte, mais par des difficultés et des pratiques (plus inconscientes) qui produisent cette discrimination (Glick & Fiske, 1996 ; Swim, Aikin, Hall, & Hunter, 1995). Il existe donc une contradiction entre la déclaration des lois (à laquelle s’ajoute une déclaration consensuelle de la population puisque tout le monde se dit en faveur de l’égalité des sexes) et l’inégalité réelle qui demeure dans le quotidien des comportements et dans les faits.

A l’intérieur de ce paradoxe, il apparaît intéressant d’examiner la légitimité de la place des mouvements féministes dans la société. En effet, ce sont les mouvements féministes qui combattent la discrimination sexiste pour faire avancer l’égalité des sexes. Considérant la norme de non-discrimination (tout le monde désapprouve la discrimination en générale) et le consensus qui approuve l’égalité des sexes (tout le monde se dit en faveur de l’égalité des sexes), nous pourrions nous attendre à ce que les mouvements féministes qui combattent la discrimination en faveur de l’égalité soient considérés comme héroïques et très largement valorisés par l’ensemble de la population. Cependant, ce n’est pas le cas. Les hommes, comme les femmes, regardent les féministes avec mésestime et méfiance (Twenge, & Zucker, 1999 ; Vernet et Butera, 2002 ; in Prep) en refusant souvent d’associer l’égalité des sexes aux mouvements féministes tandis qu’ils en sont historiquement à l’origine et qu’ils la défendent encore. Une deuxième contradiction apparaît alors ici puisque les féministes sont stigmatisés tandis qu’ils sont à l’origine des normes maintenant bien acceptées : l’égalité entre les femmes et les hommes

La psychologie sociale des minorités peut apporter une explication à ces deux contradictions abordées ici. Nous appelons minorités tous les groupes ou mouvements actifs qui prônent une norme alternative à la norme majoritaire. C’était le cas des mouvements féministes de la première vague qui prônaient le droit de vote (entre autres) contre les normes discriminantes du statut quo. C’était aussi le cas des mouvements féministes de la deuxième vague qui prônaient le respect et la liberté du corps de la femme contre la vision réductrice à sa fonction de reproduction, (etc.).
Pour un grand nombre de chercheurs (par exemple : Moscovici, 1976 ; Pérez & Mugny, 1993), l’influence minoritaire est la conséquence de la gestion du conflit qui se passe dans l’esprit des gens entre ce que le statut quo ordonne (c’est à dire, la majorité) et ce que la minorité propose. Ce conflit étant désagréable, les individus cherchent à le réduire en changeant (c’est à dire, en assimilant le point de vue minoritaire dans leur système de penser).
Sur la base du constat que les minorités sont très souvent connotées négativement, deux chercheurs, Pérez et Mugny en 1990, proposent une théorie de l’influence minoritaire qui nous intéresse beaucoup. Ces deux chercheurs expliquent que le changement est le résultat du processus de dissociation : pour ne pas être associés aux attributs négatifs de la minorité tout en adoptant néanmoins et publiquement le point de vue minoritaire, les gens sont amenés à dissocier le contenu du message (qu’ils acceptent) de la source du message (qu’ils rejettent). Il est donc possible d’adopter un point de vue d’origine minoritaire sans pour autant associer ce point de vue à l’action de la minorité qui défend(ait) ce point de vue. Ce phénomène se nomme la cryptomnésie sociale.
Il est possible de définir la cryptomnésie sociale par une double composante. D’un coté il y a une sorte « d’oubli » de l’origine minoritaire d’une idée. D’un autre côté, cet oubli justifie que les gens continuent à déprécier cette minorité. Ainsi, des personnes peuvent accepter les droits qui prescrivent l’égalité des sexes tout en dépréciant (voire, en rejetant) les mouvements féministes même si ces mouvements ont historiquement réussi à faire le consensus autour de l’idée de l’égalité des sexes et qu’ils sont à l’origine des changements dans la société qui vont dans ce sens. Pour illustrer cet aspect, nous avons fait une petite étude (Vernet & Butera, 2003) où la moitié des participantes devait donner leur degré d’accord envers l’affirmation suivante : « l’égalité entre les femmes et les hommes est un progrès de justice sociale ». L’autre moitié des participantes avait la même affirmation, mais avec un rappel du groupe qui en était à l’origine. La phrase que les participantes devaient alors évaluer était donc dans ce cas « Comme le disent les mouvements féministes, l’égalité entre les femmes et les hommes est un progrès de justice sociale ». L’affirmation reste donc la même. Cependant, le premier groupe (sans rappel de la minorité) évalue l’affirmation beaucoup plus favorablement que le deuxième groupe (avec le rappel). On accepte donc le message tout en rejetant le groupe qui s’est battu pour ce message. C’est la cryptomnésie sociale.

La cryptomnésie sociale est même plus perverse qu’il n’y parait. Elle ne se contente pas de déprécier les groupes minoritaires ; Elle leur enlève aussi la possibilité d’agir avec efficacité. Comment cela se peut-il ? Pour comprendre la réponse, il faut se pencher sur les conséquences du consensus réalisé sur l’égalité des sexes (tout le monde se dit en faveur de l’égalité des sexes). En effet, en réalisant ce consensus, la cryptomnésie sociale empêche les mouvements féministes d’être visible et d’agir. Après tout, sans réelle différence de discours, comment avoir un impact ? Dire à une personne qui pense déjà être en faveur de l’égalité des sexes que nous sommes en faveur de l’égalité des sexes ne va probablement ni la perturber beaucoup, ni attirer son attention. Le consensus rend donc les mouvements féministes invisibles. En d’autres mots, le consensus ruine l’attention possible envers les mouvements féministes, même si ce consensus est une illusion. On peut parler ici d’illusion dans le sens où, si l’attitude est pro-égalitaire, les comportements restent largement inspirés de sexisme. Il est très possible d’avoir une contradiction entre les attitudes déclarées et les comportements. La psychologie sociale démontre que les attitudes ne reflètent pas facilement ou souvent les comportements des gens.
Ainsi, le consensus ruine l’attention possible envers les mouvements féministes. Il les rend invisibles. Cependant, ce n’est pas tout ! Le consensus voile aussi la réalité du sexisme. La plupart des gens ignore (ou veut ignorer) que le sexisme persiste. Ainsi, une des conséquences graves de cette ignorance et du consensus est que les revendications féministes sont non seulement incomprises mais aussi considérées pour de l’extrémisme. « Que veulent-elles encore » peut-on entendre. Evidemment, pour une personne qui se dit en faveur de l’égalité des sexes, qui y voit un consensus dans la société et qui ne perçoit pas l’acuité du sexisme, les revendications féministes paraissent nécessairement extrémistes.
Pour résumer, la cryptomnésie sociale nuit aux mouvements féministes en leur enlevant une réelle reconnaissance de leurs mérites, en les dépréciant et en leur enlevant toute légitimité d’action (puisque l’action serait perçue comme de l’extrémisme). Ainsi, le changement social pro-égalitaire actuel ne concerne essentiellement que l’attitude. Les comportements restent quant à eux largement inspirés de sexisme. Il est alors peu étonnant que selon Françoise Gaspard (2002), nous assistons actuellement à un renouveau des mouvements féministes, à peut-être même une troisième vague. Ce renouveau ambitionne moins de changer les lois que de changer les faits et les comportements. Cependant, qu’en est-il vraiment ? Comment les féministes peuvent-elles (ou peuvent-ils) gérer cette situation d’invisibilité, de dépréciation, en un mot, de cryptomnésie sociale ?

Mon collègue, le professeur Fabrizio Butera de l’université de Lausanne et moi-même avons réalisé une étude auprès des militantes féministes de plusieurs mouvements afin de répondre à ces questions (un site internet a été créé à cette occasion)

Dans un premier temps, nous allons décrire les sentiments des participantes vis-à-vis de l’impact du féminisme dans la société. Puis, seulement, il sera examiné les conséquences et la gestion de la cryptomnésie sociale.
Concernant les sentimentaux des participantes, vis-à-vis de l’impact du féminisme, elles affirment que les féministes ont eu un fort impact. Cependant, elles affirment que cet impact a été plus fort au niveau des droits (droits politiques, au travail, à l’éducation, etc.), qu’au niveau des faits de la vie quotidienne (c’est à dire dans les comportements réels des gens). En conséquence, selon ces participantes, le sexisme à combattre apparaît plus dans les faits et les comportements qu’au niveau des droits. Il devient alors assez logique que les mouvements de nos participantes aient comme objectifs de lutter surtout contre un sexisme de faits : (1) d’aider les victimes du sexisme du quotidien (par exemple, les victimes de violences conjugales ou sexuelles), (2) de lutter contre la discrimination sexiste à tous ses niveaux (politique, publicités, etc.) en défendant des valeurs d’égalité et de respect et (3) de promouvoir, d’informer et de sensibiliser les gens sur la place des femmes dans notre société.
Concernant la gestion de la cryptomnésie sociale, ce sujet sera abordé en deux points. Premièrement, la cryptomnésie sociale est bien liée aux féminismes. Comme nous l’avons dit, la cryptomnésie sociale se caractérise par deux dimensions (l’oubli et la dépréciation). Ces deux dimensions (surtout la dépréciation) sont liées à la situation que les mouvements féministes vivent actuellement puisque plus les participantes se définissent comme féministes, plus elles se sentent gênées par l’oubli et plus elles se sentent dépréciées.

Deuxièmement, pour réagir contre cette situation de dépréciation et d’oubli, les participantes ne proposent pas de modérer leurs revendications ou de les extrêmiser (ce dont on les accuse souvent). Elles proposent d’être plus actives en continuant le combat de l’égalité des sexes, mais aussi, en l’intensifiant. La volonté de continuer le combat contre le sexisme s’explique par (1) le sentiment identitaire de se sentir féministe et (2) le fait de se sentir concernée par les problèmes des femmes. Ce résultat n’est pas étonnant. Par contre, la volonté d’intensifier le combat contre le sexisme s’explique quant à elle (1) par le sentiment de se sentir concernée par les problèmes des femmes mais aussi par le sentiment d’être dépréciée. La cryptomnésie sociale (par sa composante de dépréciation) conduit donc les féministes à intensifier leurs actions de lutte contre le sexisme.

Pour conclure ce texte, nous dirons deux choses. Premièrement, si vous avez été intéressé(e) par la lecture de nos travaux, n’hésitez pas de proposer à d’autres personnes féministes de participer à notre recherche sur notre lien toujours actif car notre échantillon manque encore d’ampleur. Cependant, seules les personnes qui ne connaissent pas les résultats mentionnés ici peuvent répondre. Il est évident que les personnes qui connaissent les résultats seraient influencées dans leurs réponses par ces résultats. Nous vous en serons très sincèrement reconnaissants par avance.
Deuxièmement, au regard de ces résultats, il est probable que les luttes féministes contre le sexisme doivent passer par une sensibilisation aux problèmes sexistes ou une prise de conscience de la population du sexisme moderne. Cette sensibilisation est nécessaire. En effet, comme une étude récente de Barreto et Ellemers (2005) le montre, les gens n’ont pas conscience des formes actuelles du sexisme. De plus, sans prise de conscience du sexisme, les revendications féministes sont incomprises et taxées d’extrémisme Il y a donc un véritable travail à faire sur la conscience.
C’est un travail utile car certains de nos travaux récents montrent que la prise de conscience du lien entre les féministes et l’égalité entre les sexes a deux impacts positifs. Non seulement, elle réduit la dépréciation des féministes, mais elle réduit aussi le sexisme lui-même, rendant ainsi justice aux mouvements féministes et à leurs objectifs de lutte contre le sexisme et de promotion de l’égalité.

Jean-Pierre Vernet
Chercheur à L’institut Supérieur des Sciences Sociale et de l’Entreprise. Lisbonne Site : http://membres.lycos.fr/femstudy/

Jean Pierre Vernet
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