Questions fréquemment posées

   

 

1.     « Je n’aime pas le nom Chiennes de garde : c’est agressif. »

2.    « Je n’aime pas le mot chienne : il m’est insupportable. »

3.     « Chiennes de garde : c’est une allusion à des livres célèbres. »

4.    « Moi, j’aime les hommes. »

5.     « Mais enfin, pourquoi cette rage ? »

6.    « Qu’est-ce qui vous donne le droit de parler au nom des femmes ? »

7.     « Vous êtes trop… »

8.    « Vous ne seriez pas un tout petit peu féministes ? »

9.    « Vous détestez les hommes. Comme les féministes américaines. »

10.   « Moi, j’ai réussi ma vie : où est le problème ? »

11.   « Vous êtes des bourgeoises. »

12.   « Vous êtes des Parisiennes. »

13.   « Vous êtes engagé-es politiquement. »

14.   « Qu’est-ce que le machisme ? »

15.   « Il y a des machos, mais il y a aussi des viragos. »

16.   « Qu’est-ce qu’une insulte sexiste ? »

17.   « Les insultes ne sont que des mots. »

18.   « C’est de l’humour. Il faut prendre ça au deuxième degré. »

19.   « Pourquoi agir ? »

20.  « Vous vous adressez aux médias et non aux femmes de base. »

21.   « Vous ne défendez que des vedettes. »

22.  « Vous ne défendez pas toutes les vedettes insultées. »

23.  « Vos textes sont ridicules avec leurs images liées aux Chiennes. »

24.  « Pourquoi portez-vous un ruban blanc ? »

25.  « Que font les Chiennes de garde ? »

26.  « C’est nunuche de demander des excuses. »

27.  « C’est bizarre de porter des masques. »

28.  « Ce que vous gardez, c’est l’ordre moral. »

29.  « Vous serez responsables d’une dérive à l’américaine. »

30.  « Mais qu’est-ce que vous voulez, à la fin ? »

Extraits (légèrement remaniés) du livre de Florence Montreynaud, Bienvenue dans la meute !, éd. La Découverte, 2001 (épuisé).


31.  « Pourquoi n'y a-t-il pas de forum sur le site des Chiennes de garde ? »

32.  « Où est la page pour signer le manifeste des Chiennes de garde ? »

33.  « En quoi les hommes peuvent-ils être utiles dans un mouvement féministe ?
Quelle y est leur place ? »

 

 


1. « Je n’aime pas le nom Chiennes de garde : c’est agressif. »

 C’est étonnant que vous vous sentiez agressé-e par notre nom ! Étrange que vous ne vous identifiiez pas à tout ce qui dans notre société est fragile, menacé, attaqué, et qui doit être protégé ! Vous auriez aussi bien pu vous imaginer, non pas devant, mais derrière ces Chiennes de garde, qui vous défendraient par leurs aboiements, au lieu de vous menacer par leurs crocs ! Et si des réactions comme la vôtre contribuaient à protéger… l’ordre machiste ?
« Agressif », notre nom ? Vraiment ? Plutôt : rude, marquant, provocant !
Une « déclaration de guerre », pensez-vous ? Pourtant, « Grrr… aux machos » ne signifie pas « guerre aux machos ! » Quant à la légendaire « guerre des sexes », n’est-ce pas plutôt les machos qui l’ont déclenchée et qui la mènent depuis des siècles de par le monde ? Qui bat, viole, tue, insulte et meurtrit le corps des femmes, la dignité des femmes, sinon les machos et leurs complices ? (voir « Qu’est-ce que le machisme ? »)
Cela n’a que trop duré. Il est temps que cela cesse.
Nous avons prévenu. Nous l’avons dit et répété, en nous liant par nos paroles : nous aboyons, mais nous ne mordons pas. Nous montrons les crocs aux machos-insulteurs publics en disant fermement : « Non ! Ça suffit ! » Ces trois mots vous semblent-ils constituer une agression si insupportable ?
Notre objectif est simple, modeste et féministe : que les femmes et les hommes soient égaux en dignité et en droits. Si vous nous jugez agressives, nous répondons avec l’écrivaine Benoîte Groult, l’une des premières Chiennes de garde et des plus fidèles : « Le féminisme est un beau mouvement pacifique, qui n’a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours. »
Comme son nom l’indique, une chienne de garde a pour fonction de… garder. Nous, Chiennes de garde, nous gardons une valeur précieuse : la dignité des femmes. Nous montrons les crocs à ceux qui attaquent publiquement une femme, nous donnons l’alerte à pleine voix et nous témoignons notre solidarité à des femmes insultées.
Agressives, nous ? Nous avons la pêche, nous sommes libres de nos mots et de nos mouvements. Agressives ? Les femmes sont restées si longtemps sur la défensive : il est temps d’assumer l’agressivité que nous refoulons, et de l’exprimer, mais non dans un sens destructeur. Nous nous affirmons, mais sans avoir besoin de nier l’autre. Nous nous construisons dans le respect de nous-mêmes et de l’autre. Nous disons NON à la violence machiste. Nous existons par nous-mêmes, avec notre propre violence, canalisée, alors que les machos n’ont pas encore appris à maîtriser la leur.
Pourquoi donc faudrait-il « tuer » la violence en nous ? Elle se trouve en chaque être humain. Nous avons tous des désirs, des instincts, des révoltes : autant de violences possibles, que nous exprimons, que nous contrôlons ou que nous refoulons plus ou moins.
Nous, Chiennes de garde, nous montrons les crocs, pour impressionner les machos, nous faire respecter, défendre des femmes insultées.

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2. « Je n’aime pas le mot chienne : il m’est insupportable. »

Ce mot vous est insupportable : nous respectons votre raison.
Vous pouvez détester les chiens, mâles ou femelles, et soutenir notre action.
Vous n’êtes pas la seule à détester les chiens. Certaines d’entre nous ne les aiment pas non plus dans la réalité ; d’autres disent préférer les chats. Une préférence ne se commande pas, de même qu’une phobie ne se raisonne pas. Heureusement, un masque de Chienne ne mord pas et ne donne pas d’allergie !
Ouah ouah ! Ce jappement joyeux veut dire aussi : « Bonjour à tous les phobiques de chiens et néanmoins féministes ! Nous compatissons à votre gêne. Nous espérons que vous vous réjouirez de voir que des femmes insultées se sentent mieux défendues par nous, avec notre solidarité, nos masques et notre ironie non mordante, que par de terribles maîtres-chiens avec bottes et matraques ! »

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3. « Chiennes de garde : c’est une allusion à des livres célèbres. »

« Chiennes de garde : cela fait penser au livre de Paul Nizan, Les Chiens de garde (1932) ou à celui de Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde (1997). Un chien de garde, cela a le sens péjoratif de gardien de l’ordre établi. Votre nom est un contre-sens. À moins que vous ne cherchiez à garder un ordre moral… »

Vous avez dit Paul Nizan ? Serge Halimi ? Florence Montreynaud n’avait pas lu les livres de ces éminents confrères à la date du 8 mars 1999, quand elle a inventé l’expression Chiennes de garde. Depuis lors, elle s’est renseignée, et est en mesure de vous assurer qu’il n’y a pas le moindre rapport entre les Chiennes de garde et MM. Nizan et Halimi. Non, aucune filiation entre son idée et la leur.
Et vous, connaissez-vous le mot anglais watchdog ? C’est de ce mot, dont la traduction est chien de garde, qu’elle s’est inspirée, en lui donnant la forme du féminin pluriel : un chien de garde, des chiennes de garde. Elle voulait rassembler d’autres femmes, des hommes aussi, sous cette bannière.
Watchdog, au sens figuré de personne donnant l’alerte, est courant en anglais, par exemple sur Internet, c’est quelqu’un qui avertit les autres internautes, s’il a identifié un site raciste. Au Royaume-Uni ou aux États-Unis, on trouve aussi des watchdog committees officiels, qui ont pour mission de réagir vite sur tel ou tel sujet de leur compétence.
Paul Nizan, puis Serge Halimi ont utilisé une image forte au service d’une dénonciation idéologique. Ils ont attribué un sens particulier à l’expression chien de garde. Nous, Chiennes de garde, nous donnons à notre nom un tout autre sens, figuré lui aussi. Ce sens n’a aucun rapport avec celui de gardiennes de l’ordre établi, car ce que nous gardons, c’est la dignité des femmes, et elle n’a rien d’établi. (Pour l’ordre moral, voir « Ce que vous gardez, c’est l’ordre moral. »)
N’en déplaise aux admirateurs de MM. Nizan et Halimi, nous avons le droit de donner à Chiennes de garde le sens que nous voulons.

Depuis le 7 septembre 1999, date de la publication du Manifeste des Chiennes de garde dans le quotidien Libération, le nom s’est échappé. Dans les médias ou les conversations, Chiennes de garde a pris le sens de féministes. De féministes non disposées à se laisser insulter sans réagir. D’un réseau féministe qui donne l’alerte en aboyant si d’autres femmes sont insultées. Féministes, solidaires ET ayant le sens de l’humour : quel rapport avec Nizan et Halimi ? Aucun !

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4. « Moi, j’aime les hommes. »
Vous aimez « les » hommes. Vraiment ? Tous les hommes ? Même les beaufs, les archibeaufs, les superbeaufs ? Même votre voisin qui bat sa femme ? Même les machos garantis 100 % pur jus, modèle d’avant-guerre ?
C’est votre droit. Peut-être avez-vous été dressée à la séduction, comme tant de femmes… Peut-être ne vous sentez-vous pleinement fââââme que dans le regard d’un homme-un-vrai… Vous nous faites penser aux hommes qui disent : « Moi, j’adooore les femmes. » Quand on leur rétorque : « Même Margaret Thatcher ? », ils se récrient : « Ah ! non, pas celle-là, quand même ! »
Aimer les hommes en général : quelle générosité ! Permettez-nous d’être moins ouvertes et même… un peu méfiantes. Nous, Chiennes de garde, nous n’aimons pas TOUS les hommes. Seulement certains. Tout d’abord, nous aimons nos congénères, les cosignataires du Manifeste contre la violence machiste. Quelques autres aussi, au flair. Même si les hommes que nous aimons ne sont pas tous parfaitement féministes, même s’ils ne partagent pas équitablement TOUTES les corvées ménagères, nous les aimons cependant parce qu’ils sont avant tout des hommes de bonne volonté. Ils cherchent sincèrement à s’améliorer, et nous, les femmes Chiennes de garde, qui ne sommes pas non plus parfaites, nous progressons avec eux.
En proclamant ainsi que vous aimez « les » hommes, auriez-vous une arrière-pensée ? Peut-être voulez-vous insinuer que nous, les femmes Chiennes de garde, nous serions des… (ah ! l’horrible mot !) lesbiennes et que nous aimerions… (ah ! l’horrible chose !) « les » femmes ! Réponse au chapitre « Vous détestez les hommes. »

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5. « Mais enfin, pourquoi cette rage ? »

« La rage des Chiennes de garde » : titre de l’article d’Annick Cojean (Le Monde, 13 février 2000).

(modéré) « Mais qu’est-ce que vous avez à vous énerver comme ça ? Pourquoi vous mettre dans un état pareil ? Vous exagérez ! »
(agressif) « Bande de chiennes enragées ! Pour un peu, vous écumeriez, la bave aux lèvres. Il faudra vous calmer. Sinon, une piqûre ! »

*
Aux étonné-es, aux tièdes, aux hésitant-es, aux trop placides, aux trop patient-es, à tous ceux, à toutes celles qui consentent à l’ordre des choses ou qui, si elles ou ils ne le trouvent pas entièrement satisfaisant, espèrent que les mentalités vont changer d’elles-mêmes :

« Ô rage, ô désespoir, ô faiblesse ennemie… ! »
On nous a fait croire que nous étions faibles, et trop longtemps nous nous sommes tues. Nous avons étouffé nos plaintes, ravalé nos larmes, réprimé notre révolte. Nous avons frémi et souffert en silence, tout en continuant à travailler. Nous avons sauvé, sinon la face, du moins les apparences, car en ce temps-là nous avions le souci du qu’en dira-t-on. Nous avons « assuré », en pensant : « la vie continue », et nous avons tenu bon. Pour la façade. Pour sauver ce qui pouvait être sauvé. Surtout, pas de vagues. Éviter d’être « celle par qui le scandale arrive ».
Nous avons attendu, espéré, rêvé, mais les machos ont abusé de notre longue patience. Nous nous bercions de l’illusion qu’ils changeraient, qu’ils s’apaiseraient d’eux-mêmes, que leur violence finirait par retomber, mais nous n’y croyons plus. Nous avons été, pour certaines, douces et compréhensives, pour d’autres, raisonneuses et rétives, mais tous nos efforts ont été vains. Cela n’a que trop duré.
Oui, ils nous ont poussées à bout et nous avons « la rage ». La rage de vivre pleinement et d’être respectées.
Non, nous n’avons pas nos « ragnagnas ». Non, nous ne sommes pas des Chiennes « de mauvais poil ». Non, ce n’est pas un accès de mauvaise humeur. Oui, c’est de la fureur ! Oui, c’est de la rage ! Nous les avons contenues longtemps mais, depuis le 8 mars 1999, jour des femmes, que nous déclarons « jour de la colère des femmes », nous avons cessé de subir en silence. Nous nous sommes levées et notre colère a explosé. Un cri, trois mots : « NON ! ÇA SUFFIT. »
« La colère m’est devenue presque quotidienne, écrit la romancière Noëlle Châtelet, à des degrés divers, qui vont du mécontentement à la rage. Colère devant la violence sous toutes ses formes, violence omniprésente, entretenue par l’intolérance, aggravée par l’injustice, amplifiée par la bêtise. Mais la colère suprême est celle que j’éprouve devant ma propre impuissance, aussi démesurée que la brutalité des choses. » (Libération, 13 mai 2000)
Nous aussi —— certaines d’entre nous ——, nous sommes passées de la résignation à la rage, du sentiment paralysant de notre impuissance à la sensation revigorante de notre énergie, qui a été rassemblée par une sainte colère. Revigorante : qui redonne de la vigueur. Il n’y a pas encore de mot simple en français pour rendre l’anglais empowering : qui donne du pouvoir. Le mot empowerment est couramment employé aux États-Unis pour nommer un processus, une démarche d’autonomisation, le sentiment d’accéder au pouvoir sur soi-même, de commencer à maîtriser son propre destin.
Quant aux Chiennes de garde, certaines d’entre nous ont été piétinées, méprisées, humiliées, insultées et parfois pire encore. Nous avons résisté, nous avons parlé avec d’autres, et nous nous sommes découvertes solidaires. Ensemble, nous avons dit NON. Aujourd’hui, nous défendons des femmes humiliées.
Non, nous ne sommes pas enragées. Nous sommes déterminées.
Certains disent : « J’ai la haine. » Nous, nous avons ou nous avons eu « la rage », mais pas la haine. Nous demandons le respect. Nous affirmons la dignité humaine. Nous voulons changer le monde, changer les rapports entre hommes et femmes. À la violence, nous opposons la fermeté, la bienveillance, l’appel au dialogue.
La rage est une maladie mortelle chez le chien. Nous, Chiennes de garde, nous avons la rage de vivre, d’aimer, d’avancer. Nous sommes vivantes, nombreuses, bien décidées à poursuivre notre action jusqu’à ce que le dernier macho se soit calmé : soit il aura compris de lui-même, soit la réprobation générale l’amènera à se contrôler. Enfin, nous pourrons vivre en paix. Ensemble.

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6. « Qu’est-ce qui vous donne le droit de parler au nom des femmes ? »

Nous ne parlons pas « au nom des femmes », et nous ne les représentons pas.
Nous dénonçons des violences sexistes symboliques : des injures sexistes publiques.
Nous ne nous prononçons pas en tant que Chiennes de garde sur d’autres sujets. Nous demandons une loi contre les violences, et nous souhaitons qu’un débat public s’instaure sur ce fléau qu’est le sexisme.

Oui, nous sommes un groupe de pression et nous espérons bien parvenir à nos fins : faire prendre conscience de la gravité du sexisme.
Nous, Chiennes de garde, nous réagissons en tant qu’êtres humains révoltés et indignés par la bassesse et la violence de tant de nos concitoyens.
Insulter une femme en tant que femme, c’est insulter toutes les femmes. Nous nous sentons concernées, parce que nous sommes atteintes dans notre humanité. Au-delà des femmes humiliées, c’est l’ensemble des humains, c’est toute l’humanité que les machos salissent par leurs insultes. Nous nous sommes retroussé les manches et nous avons entrepris de faire le ménage. À grande eau !

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7. « Vous êtes trop… »

Les femmes, quand elles entendent défendre leurs droits, ont toujours tort. Dès qu’elles se permettent de revendiquer, on les décrit comme des « mégères » ayant perdu toute féminité. Haussent-elles la voix ? Ce sont des harpies, des hystériques, des frustrées (« mal baisées » en langage macho).
Les machos ne nous supportent pas, nous, Chiennes de garde, surtout parce que nous sommes trop… féministes ! (voir « Vous ne seriez pas un tout petit peu féministes ? ») Ils nous détestent  : si leurs yeux étaient des revolvers, si leurs mots étaient des flèches, ils nous extermineraient. Dès que nous bougeons un cil, ou si nous osons respirer, il y a toujours un macho pour trouver que, « quand même, elles exagèrent… » À plus forte raison si nous nous permettons de penser ! Alors revendiquer, parler de dignité, de droits égaux, voilà qui leur est intolérable !
Quelle femme pourrait trouver grâce aux yeux des machos, qui ne respectent que la force virile (voir « Qu’est-ce que le machisme ? ») ? Leur mère, peut-être, mais aucune autre, car pour eux les femmes sont toujours trop quelque chose : trop jeunes ou trop vieilles, trop grosses, trop moches, trop casse-bonbons, etc. Quel que soit le critère, le macho sort son étiquette péjorative pour classer sans nuances celle qui ose lui résister. Sexualité ? Mal baisée, frigide, pute ou nymphomane. Intelligence ? Bas bleu ou cruche ! Travail ? Bonne à tout faire ou dame de fer sadique ! Enfants ? Pondeuse ou stérile ! Jamais de juste milieu !
Bref, les femmes en font toujours trop ou pas assez. Au lieu de filer doux devant le seigneur et maître macho, elles parlent trop, elles se plaignent tout le temps, elles ne savent pas ce qu’elles veulent. En un mot, elles sont…

Et vous, êtes-vous parfait-e ?

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8. « Vous ne seriez pas un tout petit peu féministes ? »

Oui, nous sommes carrément féministes, convaincues, pratiquantes et, pour certaines, actives et engagées. On dirait que le mot féministe vous dérange. Quelles images déplaisantes y associez-vous ?
Pour nous, sont féministes engagées les personnes qui non seulement adhèrent à cette théorie extrémiste considérant les femmes comme des êtres humains à part entière, mais qui en outre œuvrent pour que femmes et hommes soient égaux en dignité et en droits. Sont féministes (de cœur et moins actives) celles qui en expriment seulement le désir, car elles estiment que la situation des femmes n’est pas juste. N’est-ce pas votre cas ? Comment pourriez-vous trouver normal que, dans les pays riches, les hommes soient payés, pour un travail équivalent, 20 % de plus que les femmes ? Ou que dans les pays pauvres les deux tiers des analphabètes soient des femmes, les filles ayant moins accès à l’instruction que les garçons ?
Vous êtes certainement contre le viol (une Occidentale sur six en a été victime), contre les mutilations sexuelles (dans le monde, chaque année, 2 millions de petites filles sont excisées). Vous êtes pour le droit de vote des femmes : savez-vous que les Françaises ne l’ont obtenu qu’en 1944, les Belges en 1948, et les Suissesses en 1971 ? Vous êtes sûrement pour le droit à la contraception qui, en France, ne date que de 1967, avec la loi Neuwirth. Oui ?  Alors, vous êtes féministe, vous aussi…

D’où vient la mauvaise réputation des féministes ? Comment des personnes demandant pacifiquement des droits pour la moitié de l’humanité et manifestant en groupe sans avoir jamais fait de mal à une mouche peuvent-elles être présentées comme animées d’intentions sanguinaires ? Sans doute parce qu’elles dérangent l’ordre établi.
Qui n’a entendu parler des « excès des féministes » ? Le mythe de ces prétendus excès ne repose pourtant sur aucun fait. Alors que les crimes bien réels du machisme sont protégés par la loi du silence, quelles abominations n’impute-t-on pas aux féministes ! « Elles combattent les hommes, elles veulent les émasculer » ; « elles excluent les hommes, elles veulent un monde sans hommes » ; « elles nient le besoin qu’a l’homme de jouer un rôle dominant » ; « elles veulent faire disparaître les différences », sans oublier le pire reproche, du moins en France : « Elles sont ridicules et elles manquent d’humour. » Conclusion tragique : « S’il n’y a plus de vrais hommes, c’est que le féminisme pur et dur les a châtrés ! »

« Quoi de plus difficile à déraciner qu’un préjugé ? », constatait Voltaire. Tant de femmes ne veulent pas être soupçonnées de féminisme, comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse. « Vous n’êtes pas féministe, au moins ? », soupçonne-t-on devant un propos ou un comportement déviant de la norme machiste en vigueur. Benoîte Groult en sourit : « “Quoi ! Vous êtes encore féministe !”, me dit-on comme s’il s’agissait d’un eczéma dont je n’arrive pas à guérir ! » Quelles autres personnalités connues du grand public osent se déclarer comme telles ? Gisèle Halimi, Clémentine Autain, qui d’autre ? Tant de femmes se cantonnent à un prudent « Je ne suis pas féministe, mais… telle injustice est quand même scandaleuse ! »
Malbaisées-hystériques-poilauxpattesques : qui pourrait avoir envie de s’identifier à la caricature sans cesse grossie par les médias, depuis qu’est apparue une nouvelle génération de féministes aux États-Unis à la fin des années soixante, puis en Europe de l’Ouest ? Quand une jeune femme agréable à regarder se déclare féministe, on s’étonne : « Quoi ! Elle est féministe et jolie [traduction, pour certains : ““baisable”] ! » Pendant près de cinquante ans, on a demandé à Paul Guimard, mari de Benoîte Groult : « Comment ! Vous restez marié à une féministe ? » Sous-entendu, commente l’intéressée : « Pauvre de vous ! Ce doit être une virago, avec un caractère de chien ! »
Virago, harpie, mégère : c’est toujours la même peur. Une femme qui revendique des droits pour elle et pour ses semblables perdrait de ce fait toute séduction, tout charme. Plus grave : par son agressivité hystérique, elle attenterait à l’harmonie entre les sexes, à cette fameuse « douceur de vivre » si typiquement française.
Comme l’expliquait déjà en 1913 Rebecca West, célèbre journaliste britannique : « On me traite de féministe chaque fois que mon comportement ne permet pas de me confondre avec un paillasson. » Oui, quand nous sommes en forme, nous ne laissons rien passer. Oui, nous sommes des agitatrices. Oui, nous sommes conscientes, motivées et vigilantes. Oui, nous voulons que le monde change et que disparaisse cet archaïsme insupportable qu’est le machisme.
Le féminisme a toujours été, en France, ridiculisé et considéré comme démodé. Certains journalistes ont même cru en avoir identifié un nouvel avatar, qu’ils ont dénommé « néoféminisme », sans doute pour désigner ce qu’ils appellent aussi « un renouveau du féminisme ». Pourtant, le féminisme d’origine n’est toujours pas une vieille lune, et il restera d’actualité tant que subsisteront ces injustices criantes envers la moitié de l’humanité.
Pourquoi, aujourd’hui, sommes-nous féministes ? Pour travailler à faire cesser l’exploitation, la domination, le manque de respect. Pour faire progresser la société. Comme le constate l’écrivain Dominique Fourcade : « Toutes les actions des féministes nous ont aidés à penser. »

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9. « Vous détestez les hommes. Comme les féministes américaines. »

Il y a des hommes que nous n’aimons pas, mais ne pas aimer n’est pas aussi actif que haïr. En tout cas, non, nous ne détestons pas « les » hommes. Par exemple, nous aimons « des » hommes bien, et qui peuvent même être Chiennes de garde. Pour nous, le clivage ne se fait pas entre hommes et femmes, mais entre machos et hommes bien.
Et vous, on dirait que vous détestez les féministes, toutes les féministes ! Nous, Chiennes de garde, nous défendons des femmes, et vous traduisez : « elles sont contre les hommes ». Nous demandons que la dignité des femmes soit respectée et, pour vous, nous allons trop loin, comme dans l’image de cauchemar que vous projetez des États-Unis et du Canada. Vous y avez vu la haine et la guerre ; celles d’entre nous qui connaissent bien ces pays y ont vu autre chose : de la solidarité entre femmes, des études sérieuses sur la violence machiste. À chacun-e ses lunettes !
Non seulement nous ne détestons pas les hommes, mais nous ne voyons pas les machos comme des ennemis qu’il faudrait vaincre. Nous ne luttons pas contre des personnes, nous combattons des idées (voir « Qu’est-ce que le machisme ? ») Nous voulons bien débattre avec certains machos, mais à la loyale… et que la meilleure gagne !

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10. « Moi, j’ai réussi ma vie : où est le problème ? »

On a toujours plus de force d’âme pour supporter le malheur des autres que le sien, et certaines personnes sont très douées pour éviter de penser à tout ce qui pourrait gâcher leur bonheur ou leur tranquillité. Cela leur permet d’aller leur chemin sans se laisser dévier par des soucis extérieurs.
Nous, les Chiennes de garde, nous sommes différentes : SO-LI-DAIRES. Pour certaines, cela remonte à l’enfance. « Dans quel monde vivons-nous ? », s’indignait une femme qui venait se joindre à nous. « J’ai toujours été révoltée contre l’injustice. Je suis une grande gueule. Quand j’étais petite, j’étais toujours prête à défendre une cause, et mon grand-père m’appelait ““l’avocate”. »
Pour se révolter contre l’injustice, encore faut-il en avoir conscience. Parmi celles qui ont fait appel aux Chiennes de garde, plusieurs ne s’étaient jamais rendu compte que la violence machiste posait un problème spécifique. « Je défendais les intérêts du personnel, hommes et femmes, raconte une syndicaliste. Il a fallu que cela m’arrive à moi, que je sois confrontée à des insultes sexistes, pour que je comprenne ce que subissent les femmes, en plus de tout le reste ! »
Même si nous n’avons pas été victimes de violences machistes, nous en avons été témoins ou nous en avons été informé-es. Que faire ? Comment réagir pour dénoncer la violence, pour défendre la voisine battue par son mari, la cycliste injuriée par l’automobiliste, la femme politique agressée à l’Assemblée nationale, la petite fille excisée ? Rester muettes, paralysées par notre impuissance ? Ou nous révolter, nous grouper et nous montrer solidaires ?

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11.
« Vous êtes des bourgeoises. »

Pourquoi tant de haine ? Qui que nous soyons, nous ne pouvons rien changer à notre naissance : n’y a-t-il pas du racisme à nous la reprocher ?
Que savez-vous de nous ? Qu’est-ce qui vous permet de nous englober dans ce mot insultant selon vous, « bourgeoises » ? Comme si nous étions toutes identiques, sorties du même moule ! Qu’ont en commun l’écrivaine engagée, la députée RPR, l’infirmière retraitée militante CGT, le maire socialiste, l’élève à l’ENA, la gardienne d’immeuble parisienne, le médecin suisse protestant, l’ingénieure grenobloise, l’étudiante canadienne, la lesbienne militante, l’éleveuse de brebis, l’instituteur anarchiste, le prêtre catholique, ou encore la syndicaliste chevronnée, la lycéenne et la femme au foyer dont c’est le premier engagement féministe ? Un point commun : elles et ils figurent parmi les premiers signataires du Manifeste des Chiennes de garde. Leurs signatures sont publiques, et ont été largement diffusées. Beaucoup d’associations, et des plus diverses, ont signé elles aussi.
Nous sommes des milliers, et nous ne nous ressemblons guère. Ce qui nous a réuni-es sous la bannière Chiennes de garde, c’est la volonté de dire NON aux machos insulteurs et d’affirmer notre solidarité avec des femmes humiliées. Par exemple, cette haute fonctionnaire qui s’est jointe à nous « en souvenir, écrit-elle, de la phrase qui m’a accueillie à la sortie de l’ENA : ““Mademoiselle, avec votre physique, vous ne devez pas avoir de problème de fin de mois.” »
Quand bien même certaines d’entre nous vivraient dans la richesse ou le luxe, est-ce un problème ? Seriez-vous dans la lignée de ceux qui ont reproché à l’écrivain Émile Zola sa réussite matérielle, quand il s’est engagé en 1898 pour défendre le capitaine Dreyfus ? Eh oui, un riche bourgeois « de gauche » et non-juif pouvait demander, et avec quel éclat, justice pour un militaire juif de droite ! De même, un siècle plus tard, Jean-Marie Rouart, directeur du Figaro et académicien, que vous définiriez sans doute comme « un grand bourgeois français de droite », s’est-il attaché à défendre Omar Raddad, jardinier marocain condamné, injustement selon lui, pour un crime.
On n’attaque pas ceux qui luttent contre le racisme sur le sujet de la couleur de leur peau. Comment pouvez-vous disqualifier avec ce méprisant « bourgeoises » celles d’entre nous qui mettent leurs relations, leur argent ou leur culture au service de leur engagement contre la violence sexiste, et qui les utilisent pour témoigner une solidarité active aux victimes ? Ne serions-nous pas, nous, plutôt fondé-es à critiquer les privilégié-es qui « ne voient pas le problème » des autres ? (voir « Moi, j’ai réussi ma vie : où est le problème ? »)
Depuis les débuts du féminisme, le mot « bourgeoises » a abondamment servi comme insulte lancée à des femmes engagées, afin de discréditer leur action. Or ce mot se définit surtout par la négative : ni paysannes, ni ouvrières, ni aristocrates, ni prolétaires. Aujourd’hui, on parle plutôt de classes moyennes. Qu’ont en commun les bourgeoises, selon le cliché ? L’argent et les « bonnes manières ». Elles seraient conservatrices, égoïstes, hypocrites, et habituées au confort. Si elles travaillent, ce serait pour leur plaisir et non par besoin.
À la fin du XIXe siècle, seules des filles de familles riches avaient accès à une instruction supérieure. Qui d’autre que des femmes fortunées pouvaient faire de longs voyages pour se rendre aux congrès féministes internationaux ? À l’ordre du jour, le droit pour les femmes de voter et d’être élues.
Depuis toujours, celles qu’on appelait par dérision « suffragettes » (demandant le droit de suffrage) ont été raillées et traitées avec dédain de « bourgeoises », alors qu’elles ne l’étaient pas toutes. En France, les partis de gauche s’opposaient à ce droit, car les femmes, en moyenne plus conservatrices à cette époque que les hommes, auraient, en obéissant aux consignes de l’Église, assuré la victoire de la droite. Quant à ceux qui étaient le plus à gauche, ils méprisaient le processus électoral et donc le droit de vote, qu’ils considéraient comme « bourgeois ». Les socialistes du début du siècle, l’Allemande Clara Zetkin par exemple, puis les communistes accolaient au mot féminisme l’épithète, pour eux infamante, de « bourgeois ». En France, c’est bien après les manifestations féministes des années soixante-dix que le parti communiste a repris à son compte les revendications sur la contraception et l’avortement. En 1956, la dirigeante Jeannette Vermeersch stigmatisait ainsi la contraception : « Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient-elles le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ? » 
Ceux qui ont idéalisé la classe ouvrière ou exalté le rôle révolutionnaire du prolétariat ont longtemps négligé le conservatisme de ces groupes en matière de rôles sexués et leur violence, notamment sexuelle, envers les femmes. Quant aux hommes qui se proclament révolutionnaires, bien peu échappent aux clichés machistes, par exemple pour le partage des tâches domestiques.

Nous, Chiennes de garde, nous nous occupons de questions qui touchent toutes les femmes. Comment une origine ou une appartenance sociale, réelle ou supposée, pourrait-elle ôter sa légitimité à notre action ? Faudrait-il être prolétaire ou issu-e de la classe ouvrière pour avoir le droit de s’engager en faveur des humiliées et offensées ?

Nous demandons le respect pour toutes les femmes, et pour nous aussi. Nous voulons qu’on nous juge sur nos actions et non sur notre appartenance sociale, vraie ou supposée. Sans nous laisser culpabiliser par nos éventuels « privilèges », nous continuons à dire NON, ensemble, à ce qui nous paraît inadmissible.

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12.
« Vous êtes des Parisiennes. »

Si l’origine des Chiennes de garde est en effet parisienne, le mouvement des Chiennes de garde est international, comme nous y invitions dès le 8 mars 2000 : « Chiennes de garde de tous les pays, unissons-nous ! »
 On a reproché à notre mouvement d’être « citadin », et l’on nous a fait observer que « les insultes sexistes publiques faites aux femmes touchent aussi les petites villes et même les campagnes ». Que les insulteurs soient partout, nous n’en doutons pas, mais nous savons aussi que, dans le plus petit village, une femme qui a entendu parler de notre action de défense des femmes insultées peut se sentir réconfortée et donc moins isolée. Nous en avons reçu de nombreux témoignages : « Ce que vous faites me donne du courage pour résister au contremaître qui m’insulte », nous a écrit une ouvrière d’une usine du Sud-Ouest.

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13. « Vous êtes engagé-es politiquement. »

« Votre démarche est-elle apolitique ? Rassurez-moi ! »

Notre démarche est éminemment politique, au sens le plus général et le plus élevé, car nous voulons améliorer la vie publique, moraliser la politique, mot qui signifie à l’origine « vie de la cité », en diffusant des valeurs comme la civilité et le respect de l’autre. La politique ? « Une science qui a pour but le progrès de l’humanité au moyen des institutions sociales », selon la définition de George Sand.
Notre démarche est « citoyenne », comme l’a perçu la ministre Dominique Voynet qui nous a écrit : « Vous pourrez compter sur moi dans votre démarche citoyenne » (lettre, 16 septembre 1999). De même, le sociologue Alain Touraine nous a félicitées pour notre « action de salubrité publique » (lettre, 8 octobre 1999).
Le Manifeste des Chiennes de garde est signé par des personnes et par des groupes de toutes opinions et de toutes tendances. Notre mouvement est indépendant et ne demande aucune subvention. Certaines d’entre nous militent dans des partis politiques ou dans des associations proches d’un parti. La diversité de ces engagements témoigne de notre richesse, dans le respect des opinions de chacun-e. En revanche, de nombreuses femmes nous ont écrit qu’elles ont accompli la première démarche militante de leur vie en rejoignant les Chiennes de garde ; elles se méfiaient des partis, elles n’osaient pas se dire féministes, ou elles ne connaissaient pas de groupes féministes. Elles expriment leur désir de changer le monde, en obtenant le respect pour les femmes.
Selon Olivier Duhamel, alors député européen et premier homme public devenu Chienne de garde, « la politique n’a pas pour mission de faire le bonheur des gens ; elle doit contribuer à apaiser les souffrances individuelles et empêcher les malheurs collectifs ». N’est-ce pas ce que nous faisons ?

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14. « Qu’est-ce que le machisme ? »
Machisme : d’où vient ce mot ? Machisme vient de l’espagnol machismo, de macho qui signifie mâle. Répandu dans le monde hispanique, le mot machismo a pris un sens très positif après la révolution mexicaine de 1910 qui a exalté le macho, modèle de bravoure virile. Son incarnation la plus célèbre est l’intrépide Zorro qui, bravant des puissants, vole au secours de la veuve et de l’orphelin.
Cheval + épée + courage masculin : l’association de ces trois éléments se trouve dans bien d’autres cultures, et la tradition chevaleresque qui allie goût du défi, mépris de la mort et défense des faibles a servi à distinguer une élite virile.


• Comment le mot machisme est-il devenu péjoratif ?


Il n’est pas péjoratif pour tous, mais seulement pour ceux qui ont pris conscience des dangers du phénomène. En effet, le machisme s’est dégradé en une virilité caricaturale, dont la puissance s’exprime surtout par la sexualité et par la brutalité. Les descendants de Zorro ont remplacé le cheval par une voiture ou une moto, l’épée par leur verge en érection, et le courage par la violence.
Sous l’influence des féministes nord-américaines, les mots macho et machismo (machisme en français) désignent, depuis les années soixante-dix, les excès d’une virilité qui abuse de sa force. On a aussi employé « patriarcat », « phallocratie » (qui signifie pouvoir du phallus), « oppression masculine » ou « suprématie masculine ». Autrefois, on parlait de la « loi du plus fort ».


Qu’est-ce que le machisme ?

Selon l’analyse féministe, le machisme est un système de domination et d’exploitation au profit d’hommes. Il repose notamment sur la soumission des femmes qui assurent gratuitement l’entretien de la maison, ainsi que les soins aux enfants et aux malades de la famille, suivant une tradition quasi universelle qui assigne des rôles à chaque sexe. Depuis deux siècles, ce système est contesté, collectivement et fortement, par des féministes, qui demandent l’égalité des droits entre hommes et femmes.
Dans l’échelle de valeurs dressée par le machisme, figure tout en haut la virilité hétérosexuelle et dominante, avec pour conséquence le mépris de ceux qui sont autres : femmes, faibles, homosexuels. Le machisme exalte la force, la performance, l’exploit, au détriment de l’expression de la sensibilité et de l’émotion. Il déprécie les tâches dites féminines et les fonctions attribuées aux femmes. L’espace public —– la rue ou le pouvoir politique —– est le domaine des hommes, tandis qu’aux femmes, au « deuxième sexe », est réservé l’espace privé, celui de la maison, d’où elles ne sortent qu’à leurs risques et périls.
Dans le tiers monde, les femmes pauvres travaillent comme des bêtes de somme, et sont privées de droits humains élémentaires, alors que les hommes, même les plus pauvres, peuvent se sentir supérieurs en dominant les femmes de leur famille. Selon des données établies par l’ONU en 1985 et toujours valables, dans le monde les femmes font les deux tiers des heures de travail, elles reçoivent un tiers des salaires et possèdent 1 % des terres.
Quant à la sexualité, désir et plaisir sont des notions accessibles seulement à une minorité de femmes dans le monde, les autres ne pouvant imaginer de « se refuser » à leur mari. Même dans les pays riches, combien de femmes osent dire NON à un rapport sexuel imposé, ou à un rapport sans préservatif ?


Comment le machisme peut-il durer ?

Parce qu’il bénéficie partout de relais et soutiens. Ainsi, celui des religions : même si le message originel, celui de Jésus par exemple, est l’amour universel, tous les clergés ont organisé leur pouvoir en excluant les femmes.
Là où l’on valorise la violence en l’opposant à la lâcheté, là où les conflits se règlent par la force, le machisme règne, grâce à la soumission quasi générale. Dans les années quarante, alors que 100 000 Britanniques imposaient leur loi à 350 millions d’Indiens, Gandhi expliquait : « Ce ne sont pas tant les fusils britanniques qui sont responsables de notre sujétion que notre coopération volontaire », et il voulait que sa nation apprenne à dire NON.
En Occident, au lieu d’apprendre à dire NON au machisme, les enfants étudient l’histoire des guerriers et sont exposés aux images violentes de la télévision. Comment comprendraient-ils que la paix doit être fondée sur la vérité et sur la justice ?


Que respectent les machos ?

La force. Le plus fort du groupe. Le plus puissant. Pour certains, la compétition est permanente, et « mieux » se traduit par « plus », il n’est que de penser à la devise des jeux Olympiques modernes : « Plus haut, plus vite, plus fort ».
Les machos mettent leur fierté à ne respecter ni la loi ni le règlement, sauf parfois quand le risque est trop grand. Ainsi, la limite de vitesse semble attenter à la virilité de bien des automobilistes français : la violence routière, signe d’inconscience et de mépris de l’autre, est tellement enracinée que trop souvent elle n’est même pas identifiée comme une faute.
Quant aux femmes, les machos ne respectent au mieux que leur propre mère devant laquelle certains filent doux comme les quatre Dalton devant leur terrible « Ma ». Le plus grand éloge qu’ils puissent faire d’une femme est de dire qu’elle « a des couilles », ou qu’elle « en a ». Pour voir sa valeur reconnue, une femme doit donc être… un homme : « Vous êtes un chic type », dit l’aviateur à la fille du puisatier, dans un film de Marcel Pagnol (1940). « Golda Meïr est le seul homme de mon gouvernement », proclamait dans les années cinquante David Ben Gourion, président du conseil israélien, et cette curieuse expression (imaginez l’inverse !)  est toujours employée comme un éloge !
Outre leur mère, les seules « vraies » femmes que veulent bien respecter les machos sont celles qui restent à « leur » place : à la maison, dans l’ombre, en retrait. Blague féministe : « Quel est le féminin de “assis devant la télé”? “Debout dans la cuisine”! »
Les apprentis machos ont souvent été élevés dans la conviction que les filles sont au mieux jolies, gentilles et bêtes — la preuve : elles jouent à la poupée ou à des jeux gnangnan. Eux, ils sont incités à développer leurs aptitudes viriles par des jeux intelligents ou guerriers, et les « mauviettes » sont sommées de ne pas pleurer, « comme une fille ».


Les machos se croient-ils supérieurs aux femmes ?

Pour bien des machos, l’homme est par nature supérieur à la femme. Les machos cultivés ajoutent que le génie ne peut être que masculin, que les femmes ne sont pas créatrices (ils oublient Marie Curie, Hannah Arendt et tant d’autres), et ils se sentent tout ragaillardis d’appartenir au sexe qui a donné à l’humanité Mozart, Einstein et Zidane. Les machos juristes ne voient pas le problème puisque, presque partout dans le monde et autrefois en Occident, le droit civil codifie l’infériorité des femmes, notamment aujourd’hui dans les pays d’islam. Il vaut mieux se méfier des machos qui vantent la « complémentarité des sexes », notion qui n’a rien à voir avec l’égalité, mais avec une division du travail qui arrange surtout les hommes.
La « crise de l’identité masculine » est ancienne, mais le « malaise des hommes », perceptible chez des écrivains et artistes romantiques, et à la fin du XIXe siècle chez des symbolistes, même s’il est attribué de nos jours aux peurs masculines devant des « femmes fortes » ou à « la montée du pouvoir féminin », ne suffit pas à expliquer un système de domination aussi universel.
« Toutes des putes, sauf ma mère ! », « Sois belle et tais-toi ! » sont des adages machistes. Les machos ont donc du mal à imaginer qu’une femme puisse être à la fois belle (aujourd’hui, ils disent « bonne », autrefois « sexy ») et intelligente, ou qu’une mère puisse avoir du plaisir sexuel.


Comment le macho conçoit-il la sexualité ?

Sur le mode de la performance et de la domination, donc dans la hantise de la « panne ». « Je bande, donc je suis. » D’où le succès phénoménal du Viagra.
Les machos se définissent surtout négativement : « On n’est pas des lavettes, on n’est pas des gonzesses, on n’est pas des pédés. » Que sont-ils ? Ils rêvent d’exploits, mais ils les vivent surtout par procuration, à travers des sportifs par exemple. Pour le macho, l’autre, la femme notamment, sert de repoussoir, de contre-identité. Elle lui est surtout très utile pour une autre définition doublement négative : il n’est pas impuissant.
Le fait d’être né avec le « bon » sexe devrait pourtant aider les machos à être plus sûrs d’eux, mais non ! Il leur faut sans cesse démontrer qu’ils sont des hommes-des-vrais. En roulant des mécaniques. En insultant des femmes. En prenant des risques stupides. En se lançant des défis entre mecs. En s’enivrant. En allant « aux putes ». En jurant et en gueulant : « À mort l’arbitre » ! Bref, en laissant la délicatesse aux « gonzesses » ou aux « pédés », et en cultivant l’excès. En jouant les durs, au lieu de reconnaître leurs faiblesses et leurs limites.
Le vocabulaire de la sexualité est si imprégné par le machisme qu’on appelle « préliminaires » les plaisirs autres que la pénétration de la verge dans le vagin. Faire l’amour, c’est « posséder », ou « prendre » une femme. La séduction est vue comme une opération militaire, la femme se défendant comme une forteresse et l’homme « tirant son coup », après quoi la messe est dite.
Si dans les pays catholiques, Marie, vierge-mère, est la seule femme ainsi vénérée, c’est sans doute parce qu’elle échappe au sexe, alors que toutes les autres femmes sont susceptibles d’en subir la souillure. Le corps féminin, avec ses sécrétions, ses creux et ses désirs, suscite méfiance et peur chez les matamores machos. Les féministes ont montré que les machos divisaient les femmes en deux catégories fréquentables, « maman » ou « putain », les autres ne pouvant être que des lesbiennes.
Le problème des machos tient souvent à ce qu’ils séparent l’amour du désir : ils ne peuvent pas aimer la femme qu’ils désirent (une « salope »), ni désirer celle qu’ils aiment (ainsi, ils n’osent pas demander une fellation à celle qui est avant tout « la mère de mes enfants »). Ils sont souvent fascinés par des femmes très « sexe », mais ils ont peur de ne pas être « à la hauteur ». Ils s’en tirent avec des insultes : une femme qui aime le plaisir sexuel est une pute ou, plus poliment, une nymphomane. De toutes façons, le macho a toujours raison, parce qu’il crie le plus fort.


Comment se manifeste le machisme aujourd’hui ?

Par l’affirmation de la puissance virile qui, pour un macho, ne peut être que sexuelle.
Par la pornographie, dont la culture occidentale est saturée et qui diffuse des milliards d’images où des femmes sont humiliées et maltraitées.
Par la violence réelle, notamment contre les femmes. « Je me demande, écrit Wolinski, comment se comportent dans leur foyer ces hommes qui traitent Dominique Voynet de pute. » (Charlie Hebdo, 15 mars 2000)
Pendant des siècles, cette violence a été admise et même encouragée : « Bats ta femme tous les jours », dit un proverbe répandu, « si tu ne sais pas pourquoi, elle le sait. » En Occident, trop peu de gens avaient conscience de sa gravité et, grâce au travail que mènent des associations féministes depuis les années soixante-dix, le sujet commence à être mieux connu : enquête après enquête, on prend conscience que dans un foyer sur dix une femme et des enfants subissent la violence masculine.
Et aussi par le mépris sexiste ordinaire, celui du réparateur d’ordinateur qui, au téléphone, lorsqu’une utilisatrice hésite sur le nom du modèle, lui dit : « Vous connaissez mieux la marque de votre cafetière ! »
Par la gaudriole du collègue qui lance : « Et après, vous enlevez le bas ? » à la femme qui retire sa veste en arrivant à la réunion.
Par les petites phrases condescendantes ou paternalistes : « Pour une femme, elle se débrouille pas mal », « Infirmière, c’est bien assez pour une fille », « Alors, les filles, on parle chiffons ? » ou « On papote ? » Par la façon d’appeler « mémé » ou « mamie » une femme âgée, l’équivalent étant plus rare pour un homme.
Par les innombrables « renvois » des femmes à leur rôle traditionnel, qui fonctionnent comme ceux des racistes (« Retourne d’où tu viens, d’où tu n’aurais jamais dû sortir ») : « Retourne à tes casseroles ! » (variantes : à ton tricot ! à ton repassage !)
Par les histoires « drôles » sur les blondes, sans équivalent masculin. Ces femmes y sont toujours présentées comme sottes et ridicules, dans la tradition américaine de la « dumb blonde », la « blonde idiote » du Hollywood des années cinquante, celle que préfèrent les hommes, dit le titre du film de Howard Hawks (Les hommes préfèrent les blondes, 1953). D’où la blague féministe : « Pourquoi les machos aiment-ils tant raconter des histoires de blondes ? –– Parce que ce sont les seules qu'ils comprennent. »

 Encore quelques faits, pêchés dans un océan.
En France :
- Le numéro de sécurité sociale : 2 pour les femmes, comme deuxième sexe, et 1 pour les hommes. Pourquoi pas F pour les femmes et H pour les hommes, ou 0 pour les hommes et 1 pour les femmes comme dans le langage informatique ?
- La question « Madame ou mademoiselle ? » : en anglais, c’est « Ms » pour toutes ; en français, on pourrait réserver « mademoiselle » aux mineures, et donner du « mondamoiseau » aux garçons.
- Le nom du mari, que des femmes portent par tradition alors que la loi ne l’impose nullement.
Et dans le monde :
- Presque tous les couples qui attendent un premier enfant préfèrent que ce soit un fils.
- Presque tous les hommes sentent leur virilité menacée s’ils gagnent moins d’argent que leur femme.
- Quand le couple est en voiture, c’est en général, sauf incapacité majeure, l’homme qui conduit.
- Dans le domaine sexuel, partout règne la double norme : indulgence pour les hommes, sévérité pour les femmes.


Le machisme est-il le même à travers le monde ?

Chaque pays a ses variantes. Les insultes sexistes adressées à une femme publique sont une spécialité française : en Italie ou en Espagne, des machos la défendraient, et des femmes manifesteraient leur solidarité. De même, les plaisanteries obscènes en public semblent propres à l’Occident.
En Asie, les femmes sont des servantes du mari, auquel elles doivent obéissance, et de la belle-famille. Dans des cultures qui valorisent la discipline, elles sont éduquées à être humbles et dociles.
La plupart des pays d’islam se caractérisent par une ségrégation rigoureuse entre les sexes, l’obsession de la virginité des filles et l’obligation faite aux femmes de dissimuler leur corps et souvent leur visage.
Dans le monde, notamment en Afrique, cent millions de femmes sont des mutilées du sexe : on leur a enlevé au minimum —– c’est l’excision —– le clitoris, organe qui sert « seulement » au plaisir.
Quoi de commun entre le « beauf » français et le gaucho argentin ? Entre le chasseur écumant de rage contre la femme ministre qui ose restreindre sa liberté de tirer, et le mari ne supportant pas que sa femme le remplace au volant, sauf s’il a trop bu et encore ? Entre le don Juan collectionnant les conquêtes et l’homme qui paie pour avoir accès au sexe d’une autre personne (dans la prostitution) ? Quelles inquiétudes, quels doutes cache ce besoin universel d’affirmer sa virilité ?


Quel est le lien entre machisme et violence ?

La violence s’apprend, et son expression est culturelle. Elle est une conséquence de la manière dont les garçons deviennent des hommes, dont les groupes masculins fonctionnent, dont les hommes apprennent à s’affirmer, à exprimer leur masculinité dans leurs relations avec les autres. Beaucoup d’hommes ont appris à traduire leur insécurité ou leur colère par la violence.
Pour conserver leur pouvoir ou pour consolider leur estime de soi, les machos utilisent la violence, physique, verbale, psychologique ou sexuelle. Par exemple, les injures sexuelles. Les pires qu’un macho puisse adresser à un homme dénotent ses obsessions : « fils de pute », « enculé », « gonzesse » ou « impuissant ». L’insulte « enculé » n’est pas seulement homophobe (exprimant la haine de l’homosexuel) : elle témoigne aussi du mépris pour la réceptivité dans l’acte sexuel, assimilée à l’aspect passif, féminin. N’étant pas actif, l’homme pénétré est avant tout un trou. 


Quelles sont les conséquences de la violence machiste pour les femmes ?

Dans le monde, des millions de femmes sont battues, violées, mal payées, exploitées, prostituées, excisées, torturées, assassinées, etc.

Quelques exemples :

La moitié des travailleuses ont subi un harcèlement sexuel, estime la commissaire européenne à l’emploi en 2000. On commence à percevoir la gravité de cette souffrance jusqu’alors méconnue : dépression, angoisse, troubles psychosomatiques, pulsions suicidaires. Comment mesurer le blocage de ces femmes, leur auto-dévalorisation dans un climat permanent de crainte et d’insécurité ? Témoin cette phrase d’une lettre adressée aux Chiennes de garde : « Travaillant dans un milieu très macho, j’ai parfois l’impression de valoir moins que mes collègues. » Dans les pays occidentaux, la moitié des assassinats de femmes sont commis par leur mari, ou ex-mari, ou compagnon. En majorité, ils surviennent au moment où la femme a entrepris de rompre avec l’homme. Inversement, seuls 8 à 10 % des meurtres d’hommes sont commis par la conjointe, et le plus souvent après des années de violences qu’elle a subies. Au Canada, l’Enquête sur la violence à l’égard des femmes (1993), l’une des plus amples jamais menées, a révélé que 20 % des femmes de plus de 18 ans avaient subi au moins un viol, que 50 % avaient été victimes d’au moins un crime de violence physique ou sexuelle, et que 85 % avaient subi au moins une agression sexuelle, de l’exhibitionnisme au viol. Et le Canada est le pays le mieux classé par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) pour la situation des femmes !

Au quotidien, la peur de la violence machiste amène des femmes à changer de comportement, à prendre des précautions, sinon pour échapper à toute agression, du moins pour éviter de s’en voir imputer la responsabilité. Le machisme est si pesant que les femmes l’intègrent dans leur vie. Beaucoup adaptent leur attitude, évitant de croiser le regard d’un homme, ou changent de tenue, ne mettant pas de jupe si elles doivent rentrer tard le soir. À elles de percevoir les limites de la liberté qu’on leur « laisse », telle cette conseillère régionale de 60 ans, élue pour la première fois en 1998, qui raconte : « C’était le printemps, j’avais mis une jupe un peu courte ; un autre élu, un homme de 45 ans, m’a donné une petite tape sur les fesses. On comprend vite qu’il faut rallonger ses jupes, s’habiller très sobre. Avec des hommes, on ne peut pas se permettre de s’habiller trop court. » Ce serait à elles de changer, de se conformer à un monde dont les règles ont été fixées par les hommes à leur profit !


Et les hommes non machos ? Sont-ils complices ?

Des hommes, de plus en plus nombreux, en ont assez du modèle machiste, et ils ne veulent pas être assimilés à des machos. Ils expliquent que les hommes sont aliénés par cette virilité imposée, ils disent les souffrances de ceux qui ne sont pas conformes.

Plusieurs mécanismes assurent au machisme la complicité tacite, sinon active, de l’ensemble des hommes. Ainsi, la blague sexiste : même le meilleur des hommes a pu rester silencieux devant la démonstration de ce pouvoir masculin. Même le plus féministe a bénéficié du travail gratuit des femmes de son entourage. Même le syndicaliste le plus motivé pour la justice sociale ne se scandalise pas assez fort que les hommes gagnent en moyenne 20 % de plus que les femmes, à travail équivalent. En France, quelles voix masculines s’élèvent pour demander l’application des nombreuses lois votées pour combattre cette discrimination ? Ou pour développer la lutte contre le harcèlement sexuel ? Ceux qui s’inquiètent de la violence bruyante des « jeunes » oublieraient-ils celle de millions de maris ou de compagnons, étouffée entre les murs des maisons ?


Des femmes sont-elles complices aussi ?

Oui. Certaines revendiquent même d’être « macha ». La culture macho privilégiant le désir, elles disent : « Je trouve que mon mec n’est pas sexy quand il repasse : ça casse mon idée du désir. »

Autres phrases typiques : - « Je ne supporte pas d’être dirigée par une femme ! Je préfère un patron : au moins, c’est franc. »

- « Laisse, je vais le faire, j’irai plus vite » (à un homme s’essayant avec bonne volonté à une tâche ménagère). - « Elle l’a cherché : elle avait qu’à pas se mettre en minijupe » (à propos d’une femme violée).

Atres femmes complices du système machiste, celles qui recherchent en permanence l’assentiment masculin, qui ne se sentent exister que dans le regard de désir d’un homme, qui se désolidarisent d’autres femmes victimes du machisme. Ou celles qui enseignent la soumission à leurs filles et qui élèvent leurs fils en machos. Pourquoi tant de femmes transmettent-elles un système de domination qui s’exerce à leur détriment ? Parce qu’elles n’en sont même pas conscientes et qu’elles reproduisent ce qu’elles ont toujours connu. Beaucoup trouvent naturelle la division du travail, et acceptent avec fatalisme les violences masculines. N’ayant appris qu’à subir, elles restent en terrain familier, passives et résignées. Même si elles protestent, leur voix ne porte pas assez.


Un macho est-il misogyne ?

Pas nécessairement. Le misogyne hait les femmes, c’est le sens du mot en grec. Le macho valorise la virilité, mais ne hait pas pour autant les femmes : on ne hait pas sa servante, on ne veut pas la mort de sa bonne à tout faire, car on a besoin d’elle. Comme l’explique le chat du dessinateur Gelluck : « Le terme de femme-objet n’est pas que péjoratif, il y a des objets très pratiques et très bien conçus. » La haine envers l’ensemble des humains est la misanthropie. La haine que certaines femmes pourraient ressentir envers les hommes n’est même pas nommée : l’équivalent du mot misogynie est misandrie, mot rare.

La misogynie a pour but d’humilier et d’inférioriser les femmes, surtout si elles refusent la règle du jeu machiste. On peut en distinguer trois stades, selon qu’elle est ordinaire (moqueries, caricatures, insultes), active (lois, discriminations) ou destructrice (violences, viols, meurtres). Toutes les traditions sont imprégnées par la misogynie, par exemple les proverbes, expression d’une prétendue sagesse populaire, et qui décrivent les femmes comme coquettes, menteuses, infidèles, etc. De même, les plus grands écrivains ou philosophes ont pu écrire les pires horreurs sur les femmes sans que personne s’en offusque. On a quand même fini par blâmer l’antisémitisme de Céline ou de Heidegger. Comment pouvons-nous accepter la complaisance intellectuelle qui protège la misogynie, et la considération dont bénéficient des misogynes s’affichant comme tels ?


Quelle est la différence entre machisme et sexisme ?

Le sexisme est une sorte de racisme envers l’autre, femme ou homme, en raison de son sexe. Comme tout racisme, il considère l’autre comme inférieur ou sous-humain. Le sexisme dirigé contre les femmes est à la fois la matrice de tous les racismes, le plus répandu de nos jours et celui qui affecte le plus grand nombre d’êtres humains : la moitié de l’humanité. Le machisme est un système, la misogynie une folie ; le sexisme dirigé contre les femmes est un ensemble de pratiques d’intolérance et de discrimination qui normalisent et banalisent au quotidien le machisme et la misogynie.


Quel est l’avenir du machisme ?

Alors que rien ne peut justifier les discriminations ni la violence envers les femmes, le machisme bénéficie d’une tolérance aussi scandaleuse qu’universelle. Presque partout, la volonté politique de le combattre fait défaut. Le machisme a donc encore de beaux jours devant lui, car nul ne renonce aisément à ses privilèges ni à ses habitudes, même en étant très motivé. Or peu d’hommes le sont ! Pourtant, le machisme est soluble dans l’éducation à la tolérance et au respect de l’autre. Surtout si elle est donnée en mixité, et si elle insiste sur l’égalité.


Comment devenir un homme sans être macho ?

En refusant les normes machistes. En cessant de valoriser la violence et de la confondre avec le courage. En respectant les autres comme soi-même. En respectant l’humanité en chacun de nous. En comprenant que ce qui fait l’humanité, c’est la reconnaissance de l’autre et que l’on est plus heureux en accueillant l’autre qu’en le rejetant.


Comment devenir une femme sans être complice du machisme ?


En s’inspirant de très rares modèles existants ou en inventant. En apprenant l’autonomie et la responsabilité. En prenant sa vie en main. En étant solidaire des autres. En disant, dès que possible, NON au manque de respect.


Alors pour vous, Chiennes de garde, le macho, c’est l’ennemi ?

Pas le macho, le machisme. Nous ne combattons pas des personnes, mais un système. Nous ne voulons pas de mal aux machos, qui peuvent changer, mais nous disons que le machisme est mauvais, et qu’il doit disparaître. Il faut que cesse la complaisance dont bénéficient les machos. Il faut qu’on comprenne que le machisme, comme d’autres systèmes de domination, tels l’esclavage ou la colonisation, appartient au passé : parce que la violence, le non-respect de la dignité de l’autre sont inadmissibles, parce que leurs ravages ont déjà coûté trop cher à l’humanité.

Les hommes seront libérés quand ils n’auront plus à jouer les machos et qu’ils pourront se permettre d’exprimer leurs faiblesses. La véritable virilité allie fermeté et douceur. Comme la féminité. Ce monde avec des maîtres et des servantes, des hommes violents et des femmes humiliées, doit changer. La domination n’est pas le propre de l’homme, ni de la femme. L’instinct humain le plus puissant est la recherche du plaisir, et celui qu’on donne augmente celui qu’on éprouve. Le plaisir n’est-il pas plus intense s’il est partagé avec des égaux ?

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15. « Il y a des machos, mais il y a aussi des viragos. »

Il y a des « viragos », c’est-à-dire des femmes d’allure jugée masculine (virago vient de vir qui veut dire homme en latin), aux manières rudes et autoritaires, de ces manières qui caractérisent en effet certains hommes, et qui ne s’accordent pas avec la féminité traditionnelle.
Quant à la violence entre hommes et femmes, là aussi la « double norme » de la tradition est toujours valable. Un homme violent avec une femme est le plus souvent un homme qui se sent dans son bon droit, bien dans ses muscles d’homme ; il n’est pas une mauviette, il est le plus fort, il lui cloue le bec, il la remet à sa place de femme. Au contraire, une femme violente avec un homme, même si c’est en réaction à une agression masculine, est vue comme une virago, hystérique, mal baisée, et surtout mal dans sa peau de femme, selon le diagnostic d’un « spécialiste », le boxeur Mike Tyson parlant des féministes : « C’est juste une bande de frustrées qui aimeraient être des hommes. » (Courrier international, 27 janvier 2000)

La violence est inadmissible. Même si 98 % des agressions sexuelles sont commises par des hommes, même si 80 % des agressions entre conjoints sont le fait de l’homme, la violence, conjugale, sexuelle, verbale, etc., qu’elle soit exercée par l’homme ou par la femme, est intolérable.
Ce sont des féministes qui ont levé le tabou sur les violences subies dans la famille par des femmes et par des enfants, et ce sujet est bien étudié depuis les années soixante-dix en Amérique du Nord. Les violences exercées sur des garçons et sur des hommes, dans des groupes masculins ou dans la famille, sont un domaine plus mal connu. Sur elles pèsent des tabous bien plus lourds, car la honte d’un homme victime, d’un homme violé par exemple, est renforcée par le poids du machisme : celui qui a subi l’agression a joué, pour les machos, un rôle passif, traditionnellement féminin, ce qui ajoute à sa souffrance une dévalorisation.
Quand nous sommes d’une humeur de Chienne, nous ne sommes pas des viragos, mais des femmes, et des hommes, en colère. Nous n’avons pas nos ragnagnas, nous avons nos raisons.

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16. « Qu’est-ce qu’une insulte sexiste ? »
 

Qu’est-ce qu’une injure ?

Une injure est une parole offensante. Injure vient du mot latin qui signifie injustice, mais son sens s’est affaibli. Aujourd’hui, injure ne désigne que des mots, alors qu’autrefois il s’agissait aussi de faits attentant de manière inacceptable à l’honneur ou à la dignité de quelqu’un. Une injure publique est un délit qui, en France, peut être réprimé.


Qu’est-ce qu’une insulte ?

Insulte, mot qui a la même origine que assaut, signifie acte ou parole visant à outrager ; un outrage est une offense ou une injure extrêmement grave ; le sens sexuel de l’honneur féminin apparaît bien dans l’expression « faire subir à une femme les derniers outrages », c’est-à-dire la violer.
Une insulte est directe, et son contenu objectif, au contraire d’une allusion ou d’une insinuation, dont il faut connaître le contexte pour comprendre le sens.
Les insultes ne sont pas ou pas seulement des critiques, des méchancetés, des impolitesses ou des grossièretés : ce sont avant tout des violences verbales, employées comme des armes, pour blesser. Les utiliser dans un débat, où la règle est d’échanger des arguments, n’est pas loyal : c’est vouloir toucher l’autre dans son amour-propre, attenter à sa dignité.
Avec le temps, les plus graves insultes ont perdu de leur force, voire de leur sens : quel enfant n’a pas été traité de petite canaille, filou, gredin, chenapan ou voyou ? Pourtant, pute, putain ou salope, insultes sexistes les plus fréquentes, ont conservé leur violence (sauf putain dans le midi).
De même, avec la baisse de la pratique religieuse, les blasphèmes (insultes à Dieu ou au sacré) ou les jurons utilisant le nom ou les attributs de Dieu ou du sacré (« Nom de Dieu », « Tabernacle » ou « Hostie » au Québec) autrefois passibles de châtiments terribles (condamnation à avoir la langue percée ou tranchée), ont perdu leur caractère scandaleux.


Comment identifier comme sexiste une injure visant une femme ?

Les insultes visant une femme ne sont pas toutes sexistes. Ainsi, au congrès de Force ouvrière, à Marseille le 7 mars 2000, un responsable a dit, parodiant un titre de film : « le bon Jospin, la brute Aubry et le truand Notat ». Les mots brute et truand ne sont pas sexistes car ils auraient pu être utilisés avec des noms d’hommes en produisant un effet identique.
Une injure sexiste est une violence verbale qui utilise des mots relatifs à la féminité ou à la sexualité pour tenter de dévaloriser la femme en portant atteinte à sa dignité. Dans notre société machiste, ce sont les femmes ainsi que les hommes homosexuels qui sont soumis à ce traitement dégradant.
L’insulte est sexiste envers la femme si on ne peut pas dire l’équivalent à un homme, soit que la forme masculine n’existe pas (« pouffiasse »), soit qu’elle n’ait pas le même sens : « salope » est plus péjoratif que « salaud », et a un sens sexuel ; de même, pour « chienne » par rapport à « chien ». Exceptions : « connasse » et « conne » ont bien un équivalent masculin (connard et con) ; ces mots proviennent du mot con, nom ancien du vagin dont le machisme a fait une insulte.
De même pour les injures animales : la femelle en chaleur, la chienne par exemple, a un sens péjoratif et non le mâle en rut. « Étalon » est employé dans un sens flatteur, alors que l’exemple suivant dévalorise la parité : à Ondres, commune des Landes, la section du parti communiste déplore dans son bulletin d’octobre 1999 « l’obligation d’avoir 50 % de juments sur les listes » pour les élections municipales.


Quelles sont les insultes sexistes les plus courantes ?

D’après la dernière enquête de l’institut de sondages Chiennes de garde, les injures sexistes en usage sont : « boudin », « cageot », « connasse », « conne », « grognasse », « mal baisée », « morue », « pétasse » (« taspé » en verlan), « pisseuse », « pouf » (abréviation du suivant), « pouffiasse », « putain », « pute », « radasse », « salope », « suceuse » (ou, plus précisément, « suceuse de bites »), « tromblon », « trumeau ». La plus employée, notamment par les automobilistes, est de loin « sale pute ». La plupart de ces insultes dérivent de la saleté attribuée à la sexualité féminine.  


Y a-t-il une liste des insultes sexistes avec une gradation ?

Le problème de la gradation s’est déjà posé avec les blasphèmes. Seuls les plus graves restent connus, grâce aux propositions faites au XVIIe siècle pour les remplacer : « jarnicoton » pour « jarnidieu » (« je renie Dieu »), « sacrebleu » ou « ventrebleu », le bleu du ciel jouant le rôle du nom de Dieu interdit.
Pour protéger une catégorie spécialement haïe par les supporters d’une équipe de football masculin perdante – les arbitres –, une liste a été dressée, avec amendes proportionnelles à la gravité de la faute. Le barême établi par la commission disciplinaire du Calvados montre que ce sont les injures sexuelles visant la mère, « bâtard », « nique ta mère » et « fils de pute », qui coûtent le plus cher : trois matches de suspension. (Le Point, 7 avril 2000)


Comment apprécier la gravité de l’insulte sexiste ?

Il n’y a pas de critères objectifs, reconnus par tous.
Deux femmes insultées ont demandé le soutien des Chiennes de garde dans un procès qu’elles avaient intenté : la footballeuse Nicole Abar et la syndicaliste Agnès Kaspar. Chaque fois, l’avocat de l’insulteur a utilisé, pour contester la qualification d’outrage ou d’insulte, les mêmes arguments : mauvais goût, grossièreté, gauloiserie. (Le tribunal n’a pas pu se prononcer sur le fond, car dans le premier cas il a déclaré la procédure nulle pour vice de forme, et dans le deuxième il s’est déclaré incompétent.)
Une autre insulte a été jugée… insignifiante. Il s’agissait des mots « mal baisée », adressés à la députée Yvette Benayoun-Nakache par Jean-Pascal Serbera, conseiller municipal de Toulouse. En avril 2000, le juge Fabrice Rives a rendu une ordonnance de non-lieu expliquant que cela ne pouvait être « considéré comme injurieux, sauf à nier l’évolution des mœurs de notre société et les avancées majeures de celle-ci, dues à l’influence des combats féministes auxquels, par ses positions politiques publiques, Yvette Benayoun-Nakache a elle-même participé ». Cette appréciation, qui a fait scandale, permet de comprendre pourquoi il est si difficile en France de faire identifier et punir par la justice une insulte sexiste.
On reconnaît aussi les injures sexistes à leurs effets, décrits par les victimes avec des mots proches de ceux des femmes violées : elles se sentent niées, salies, souillées, et très seules. Ainsi, Yvette Benayoun-Nakache déclarait : « J’ai été atteinte dans mon intégrité, salie, comme violée. » (La Dépêche du Midi, 15 avril 2000).


Un mot peut-il être plus ou moins insultant selon les circonstances ?

L’insulte sexiste modifie la nature du débat, en changeant de registre, par exemple en introduisant la sexualité là où elle n’est pas en cause. C’est, au sens le plus fort, un propos déplacé. L’intention est claire : agresser une femme qui s’expose et que le macho cherche à « remettre à sa place », la place secondaire d’une femelle soumise.
Le même mot peut donc, selon la situation, avoir un sens neutre, positif ou injurieux. Ainsi, celui d’un organe sexuel. Tenter de disqualifier une femme en la réduisant à l’un des siens est une pratique courante : un homme du RPR dit à propos de l’élection de Michèle Alliot-Marie comme présidente du parti : « On a un vagin comme présidente. » (cité par Roselyne Bachelot, France 2, 29 février 2000) Un orateur d’un autre parti politique annonce au micro pendant un meeting : « J’appelle deux utérus à la tribune. »
Récit d’une Chienne de garde : « Au cours d’une réunion de travail sur l’aménagement des horaires, un homme à bout d’arguments m’a lancé : ““Vous êtes une clitoridienne.” Je me suis sentie insultée, car il faisait intervenir avec violence la sexualité dans une discussion d’un tout autre ordre. Il m’assimilait à une caractéristique sexuelle, avec l’intention de me déstabiliser. »
Autre insulte, adressée en 1989 à une femme, tête de liste aux élections municipales : « vipère lubrique et stérile ». C’est non seulement cruel pour une femme qui souffre de n’avoir pas eu d’enfant, mais c’est aussi sexiste, car on n’imagine pas l’équivalent lancé à un homme candidat. De même, seules les femmes de pouvoir seraient « hystériques », « caractérielles » ou « folles à lier », mots plus rarement employés au masculin.
Parfois, l’insulteur, ou son avocat, se défend en jouant sur le double sens d’une expression. Il importe donc de savoir si l’intention insultante a été perçue par l’assistance. C’était le cas quand le maire du Plessis-Robinson, Philippe Pémezec, au cours d’une réunion publique du conseil municipal, a traité Nicole Abar, entraîneuse de football féminin (voir « Vous ne défendez que des vedettes »), de « brouteuse de pelouse », injure qui désigne une homosexuelle, pelouse ayant le même sens que le gazon du film Gazon maudit.
La gravité de l’insulte dépend aussi du statut de l’insulteur et de l’insultée. « Salope », « suceuse », « enculée », « sale pute, tu vas arrêter de m’emmerder » : cela s’échange dans la cour de récréation entre élèves sans donner lieu à un procès, mais une professeure ne peut admettre d’être traitée ainsi par un élève.
Avec plus de raffinement apparent et sans employer le « gros mot » « mal baisée », le député Charles-Amédée de Courson se montre lui aussi insultant en récusant la compétence de la ministre Dominique Voynet : « Il en est de la chasse comme de l’amour : pour bien en parler, il faut l’avoir connu » (Libération, 30 mars 2000). L’aurait-il dit à propos d’un homme ministre ?


Attaques sexistes : insulte ou dénigrement ?

On demande souvent aux Chiennes de garde d’intervenir pour des paroles désagréables qui ne sont pas des insultes, mais du dénigrement. Il y a une différence de nature : dénigrer (qui vient du mot latin signifiant noir), c’est s’efforcer de noircir, de diminuer, de rabaisser quelqu’un, c’est le critiquer ou l’attaquer, mais sans porter gravement atteinte à son honneur. Des exemples ? M. Petit, conseiller régional de Rhône-Alpes, s’adresse à la présidente Anne-Marie Comparini pour contester le budget supplémentaire : « Je ne dis pas que c’est parce que vous êtes une femme, mais il est dans votre mentalité d’être dépensière. » (juin 2000)      

 À propos de la gratuité du prêt en bibliothèque, Georges-Olivier Chateaureynaud traite la bibliothécaire Claudine Bellayche d’« ayatollette » (Le Monde, 18 mars 2000). À notre avis, il s’agit ici, non d’insultes, mais de dénigrement sexiste. Ces attaques portent sur un trait de caractère attribué à la femme, mais elles n’attentent pas à sa dignité. Elles sont certes désagréables et machistes, mais elles ne nous semblent pas insultantes.      
     


À quoi sert une insulte sexiste lancée à une femme ?

1. À la déstabiliser. Dans un congrès, une femme monte à la tribune pour prendre la parole. Sur son passage, elle entend des hommes murmurer, à voix basse mais distincte des commentaires de ce genre : « Elle est bonne ! On se la ferait bien ! La salope ! Elle a un beau cul. Elle a pas de slip ! » Si la femme en question n’a pas une grande expérience, un blindage d’acier ou la pêche de Roselyne Bachelot, elle risque fort d’arriver au micro perturbée, ce qui est le but de la manœuvre. L’insulte fonctionne ici comme un rituel sadique, un bizutage des femmes, nouvelles venues dans un monde masculin. But des insulteurs : les chasser ; à défaut, les intimider ou les paralyser.

2. À réduire la femme à son corps, à son sexe, à sa sexualité. L’insulteur s’affirme comme détenteur de la norme. Il est un plein, elle n’est qu’un creux, un trou. Elle n’existe que par son corps, seul nommé. Ayant craché son insulte, le macho se sent mieux, confirmé dans sa supériorité, et d’autant plus qu’il constate les ravages chez l’autre.

3. À assigner aux femmes leur place, selon leur rôle de maman ou de putain, les seuls admis, avec pour repères : « Va te faire niquer, salope ! » et « Retourne à ton repassage ! »

4. À assurer le maintien du système machiste (voir " Qu’est-ce que le machisme ?"), la soumission des autres femmes, qui intériorisent la contrainte pour éviter la honte de l’insulte. Elles se construisent ainsi avec une image d’elles-mêmes mutilée, et manquent de confiance en elles. Le contrôle qu’elles s’imposent pour être conformes absorbe leur énergie et les empêche de se révolter.

5. À salir et à rabaisser les femmes, le féminin, la sexualité. À cracher la haine, le mépris. À humilier, à blesser, à détruire symboliquement. L’insulte est le stade verbal de la misogynie, de cette haine des femmes qui empoisonne notre monde. C’est une violence, qui traduit un désir de meurtre. « Toutes les exécutions ne se font pas sur des échafauds » (Victor Hugo, L’homme qui rit).

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17
. « Les insultes ne sont que des mots. »

« Ce ne sont quand même pas des coups : ce ne sont que des mots. Il ne faut pas les prendre au sérieux. On vous râpe sur le poil, comme on dit en Suisse : il n’y a pas de quoi en faire un plat. Apprenez donc à relativiser ! Tout ça n’est pas bien grave. »

Certes, on peut toujours trouver pire, mais diriez-vous à une femme injuriée : « Il vous a traitée de pute. Et alors ? Il ne vous a quand même pas violée ! » ? À une femme violée : « Faut pas vous plaindre ! Ça n’a duré que cinq minutes ! » ? Ou à une autre : « Vous êtes vivante. Estimez-vous heureuse ! Ils auraient pu vous tuer. » Qu’est-ce qui vous donne le droit de penser à la place de la victime, d’estimer que sa souffrance n’est pas « si grave » ?

« Ce ne sont que des mots. » Et alors ? Il y a des mots qui blessent, des mots qui peuvent tuer. Rappelez-vous ce qui a acculé au suicide des hommes politiques comme Roger Salengro, Robert Boulin ou Pierre Bérégovoy : ce n’étaient « que des mots », c’étaient « seulement » des campagnes de dénigrement, des calomnies… On connaît le drame de ces hommes célèbres, mais on ignore celui de millions de femmes humiliées, sombrant dans la dépression ou abusant des tranquillisants. Écouter des victimes, entendre leur souffrance, leur vérité, permet de comprendre ce qu’est une agression verbale, physique ou sexuelle. Qu’elle s’exprime par des mots, par des gestes ou par des actes, qu’elle soit unique ou répétée, subtile ou brutale, la violence est la violence. Elle fait mal. C’est son but. Elle blesse, plus ou moins profondément selon les personnes et selon les circonstances, mais elle atteint toujours. Des injures meurtrissent parfois comme le feraient des coups, quand elles font des « bleus à l’âme », quand elles entament l’estime de soi, la joie de vivre, la confiance en l’avenir.

Elisabeth W., conductrice de 50 ans, klaxonne un jeune homme qui fait des queues de poisson, et lui lance : « Vous êtes un danger public ! » Réponse : « Ta gueule, pétasse ! Moi, je travaille ! » Agresser une femme avec une insulte sexiste, l’abaisser avec un tutoiement, la nier (« moi, je travaille, toi pas, donc tu n’es rien ! ») pour mieux s’affirmer : ce ne sont en effet « que des mots », mais si le macho les emploie, c’est bien pour blesser la femme, pour la rendre muette en lui clouant le bec, et surtout pour montrer son pouvoir. Autres mots violents, ceux qu’a lus Christine B., 30 ans : « Quand j’ai emménagé dans mon appartement, neuf amies m’ont aidée à transporter mes cartons. Je reçois parfois des amies chez moi. Un soir, puis tous les soirs, j’ai trouvé des insultes sur mon paillasson, sur ma porte, dans ma boîte aux lettres : “sale gouine’’, “salope de lesbienne’’. Sur le coup, j’ai eu un comportement de repli. Je me sentais coupable. J’ai redoublé de discrétion. Cela n’a rien changé. J’ai réussi à identifier les voisins qui me persécutaient, j’ai essayé de leur parler : rien n’y faisait, les insultes continuaient. J’ai demandé de l’aide à une association, je me suis sentie soutenue et j’ai pu dire non, me révolter, parler à d’autres voisins, retrouver le respect de moi-même et obliger mes insulteurs à me respecter. Dans une situation pareille, il faut trouver des ressources en soi, et il ne faut pas rester isolée. »

« On ne fonde aucune culture sur la dérision, écrivait Charles Péguy, et la dérision, le sarcasme et l’injure sont des barbaries. » (La République) Barbarie ? Le mot est fort. Une évidence s’impose : même si des injures ou des paroles de haine ne conduisent pas toujours à des violences physiques, on ne construit rien sur la violence.

Si les insultes « ne sont que des mots », ces mots déshonorent ceux qui les lancent. Ceux qui ont blessé avec des mots peuvent réparer leurs torts avec d’autres mots : des excuses (voir « C’est nunuche de demander des excuses »). Nous aussi, Chiennes de garde, nous employons des mots, seulement des mots. Selon la philosophe Hannah Arendt (La Condition de l’homme moderne), « les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action ».

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18. « C’est de l’humour. Il faut prendre ça au deuxième degré. »

Quand un macho entend le mot sexisme, il sort son arme favorite : le deuxième degré.
Un exemple : l’affaire Canal+.
Dans Le Monde du 13 février 2000, paraît une enquête sur les Guignols. Ces marionnettes, caricatures de personnes célèbres, sont l’émission vedette du soir sur la chaîne de télévision Canal+. La journaliste Sylvie Kerviel relate l’interview qu’elle a faite de Bruno Gaccio, l’un des auteurs, qui s’est comporté avec elle de manière grossière, lui proposant de lui « apprendre des positions » et pointant un doigt sur ses seins. Le dossier comprend aussi une interview d’Alain De Greef, directeur des programmes de Canal +, qui déclare à propos de ces faits  : « Gaccio, je l’aime bien. Mais, c’est vrai, il va parfois trop loin. Il a un côté ‘‘beauf’’ très prononcé. Il n’aurait jamais dû agir comme ça. Mais c’était du troisième degré. »
C’est à cette expression, « troisième degré », que les Chiennes de garde ont réagi par la lettre ouverte suivante, adressée à Alain De Greef le 16 février 2000 et intitulée : « CANAL + : SEXISME À TOUS LES DEGRÉS ! »
« Vous avez tenté de justifier le comportement inacceptable d’un subordonné, au lieu de présenter des excuses à sa victime.
Non, les pitres machos n’ont pas tous les droits au nom de la provocation ou de l’humour.
La dignité des femmes doit être respectée. Une femme journaliste harcelée n’est pas une marionnette des Guignols.
Les trois degrés des Chiennes de garde
1. Nous disons que le harcèlement machiste est une pratique inadmissible : c’est du premier degré.
2. Nous montrons les crocs aux machos de Canal + : c’est du deuxième degré.
3. Et si nous venions planter nos crocs dans leurs mollets, ce serait du troisième degré. »

Ce à quoi Alain De Greef, imperméable à ces distinctions, a répondu en nous invitant à passer à l’acte : « […] un bon coup de crocs dans les mollets de Bruno Gaccio serait de nature à le faire réfléchir avant de dire des conneries qu’il ne pense pas. » (Le Monde, 18 février 2000)

« Qu’il ne pense pas » ! Non seulement nous estimons que Bruno Gaccio pense, mais nous lui reconnaissons un certain humour, par exemple quand il se justifie d’avoir harcelé la journaliste : « Vouloir me faire passer pour plus mufle que je suis est injuste, insultant… et reste, malgré tout, je vous le concède, une performance. » (Le Monde, 20 février 2000). Qualifié de « beauf » par son patron, le mufle autoproclamé s’affirme donc fier de l’être ! Analyse de la journaliste Michèle Stouvenot, qui distingue cet « humour » de celui du comique populaire de TF1 : « Patrick Sébastien rit gras, met la main au cul, c’est un beauf primaire. Gaccio rit gras, mais gras double et, quand il met la main au cul, il ne faut évidemment voir en ce geste viril que la provocation anar et follement marrante d’un anar venu du peuple. » (Journal du Dimanche, 20 février 2000)

Les Guignols sont une institution française, comme l’était dans la même veine le Bêbête show de Stéphane Collaro sur TF1. Des marionnettes représentant des gens célèbres aux traits caricaturés ou sous une forme animale sont une tradition universelle, qui permet de critiquer les puissants en mettant les rieurs de son côté, rieurs qui grâce à la télévision se comptent aujourd’hui par millions.

 

En France, l’humour qui s’exerce ainsi contre des femmes connues est presque toujours lourdement machiste. En 1991, Édith Cresson, Première ministre, était représentée en panthère sotte et lascive. En 1999, Amélie Mauresmo, championne de tennis et lesbienne déclarée, est montrée baraquée comme une armoire à glace et parlant avec une voix de basse. Quant à la marionnette de l’animatrice Christine Bravo, une main masculine la gifle dès qu’elle fait mine d’ouvrir la bouche. Eh ! Les Guignols, vous trouvez drôles ces saillies machistes ? Pas nous ! C’est que nous n’avons pas le même sens de l’humour. Vous pensez être légers et spirituels ? Pour nous, vous êtes lourdingues et sexistes.

 

Quant aux degrés, il y a des mots ou des gestes, qui sont réels, objectifs — le premier degré — et il y a la façon, subjective, dont on les perçoit — c’est le deuxième degré. Nous en avons assez de la réaction machiste habituelle. Vous vous sentez insultée ? C’est que vous n’avez rien compris : c’était pour rire ! Il ne fallait pas prendre cela au sérieux. On va vous expliquer ce que vous auriez dû comprendre. La prochaine fois, on mettra une étiquette : « Attention, humour » !

NON ! ÇA SUFFIT ! Cela ne marche plus. Nous ne sommes pas les seules à trouver inadmissible l’excuse du « deuxième degré » dont abusent les machos en général et Bruno Gaccio en particulier. Aussi, Canal + a-t-il été assigné devant le tribunal de Nanterre à cause d’un « trait d’humour » du même Gaccio sur les nains. Son avocat a plaidé qu’il s’agissait de « propos grossiers, outranciers et caricaturaux », mais qui n’ont « aucune autre intention que de faire rire » et en tout cas nullement l’intention de nuire. Selon Me Malka, avocat de l’Association des personnes de petite taille, « le droit à l’humour n’est pas un droit absolu, et il ne prime pas sur le droit à la dignité ». Il a suggéré de remplacer le mot « nains » par celui d’« Arabes » ou de « juifs » : « Personne ne viendrait plaider le droit à l’humour ». « Peu importe qu’on évoque le premier, le deuxième, ou le enième degré du discours de l’animateur. À n’importe quel degré, ces propos-là dégradent l’image d’une communauté, la déshumanisent. » (Libération, 7 juillet 2000) Le tribunal l’a suivi : pour ses « blagues », assimilées à un « abus de la liberté d’expression », Bruno Gaccio a été condamné, le 20 septembre 2000, au versement de 100 000 F de dommages-intérêts.

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19. « Pourquoi agir ? »

« Il faut être économe de son mépris en raison du grand nombre de nécessiteux. » Allons-nous suivre ce sage conseil? Oui, dans la mesure où nous réservons notre indignation et notre énergie à quelques cas exemplaires.

« Rien ne sert à rien, et le mieux est de se laisser vivre, de prendre la vie comme elle est, de profiter du moment qui passe. La vie est courte, et les plaisirs trop rares. De toutes façons, ce qui doit arriver arrivera. »
Nous, Chiennes de garde, nous ne sommes pas fatalistes : nous sommes responsables. Nous ne subissons pas, nous agissons. Dans la mesure du possible, nous avons pris notre vie en main, et nous voulons être les artisanes de notre propre destin. Nous encourageons les personnes qui veulent faire de même. Nous les invitons à libérer leur énergie et, en se montrant solidaires, à bénéficier de la force du groupe.

« Pourquoi vous donner tout ce mal ? De toutes façons, le monde évolue. Le progrès est en marche, quoi que vous fassiez. Il suffit d’attendre les lendemains qui chantent. Demain, tout ira mieux. »
Non, nous n’y croyons pas. Nous ne pensons pas que le progrès soit le sens unique de l’Histoire. Nous, Chiennes de garde, nous sommes des actrices de cette Histoire. Nous voulons changer ce monde de domination machiste.

« Vous exagérez ! Cela va quand même beaucoup mieux qu’avant. Toutes ces violences sexistes sont d’un autre âge. Nous vivons dans un pays civilisé. Les mentalités ont évolué : autrefois, le viol n’était pas considéré comme un crime, et en France la loi le punit depuis 1980 ; les viols de masse dans l’ex-Yougoslavie et au Rwanda ont bien été reconnus comme une torture spécifique. »
Cela s’est-il fait tout seul ? Non ! Beaucoup de gens ont dépensé énormément d’énergie pour que cette évolution se produise. Si elle vous paraît naturelle, elle est pourtant le fruit d’un immense travail collectif. Nous continuons à y participer. En outre, tout progrès est fragile, tout acquis est précaire ; aucun droit, aucune loi ne sont gravés dans le roc, pour l’éternité. Tout peut toujours être remis en cause. Vigilance et persévérance sont plus que jamais de rigueur.
Si vous trouvez que « cela va beaucoup mieux », nous estimons qu’il y a encore bien davantage à faire pour améliorer la situation des femmes, dans les pays riches comme dans les pays pauvres. Les progrès nous semblent lents, et nous nous sentons parfois impatientes.

« Pourquoi serait-ce à nous, la base, la société civile, d’agir ? C’est le travail des partis, du gouvernement, des députés de proposer des lois. Pas de panique, cela va venir ! »
Dans une démocratie, le rôle de la « base » ne se limite pas à voter de temps en temps. Nous, Chiennes de garde, nous sommes des citoyennes actives et motivées. Nous interpellons nos élus et, en période électorale, nous nous adressons aux candidats.
Nous demandons une loi contre les violences (voir notre Manifeste). Connaissez-vous beaucoup de demandes de ce genre qui aient abouti sans avoir été répétées, répétées et encore répétées ? C’est à nous d’exprimer ce que nous voulons : le respect pour les femmes ; à nous d’expliquer, en portant le débat sur la place publique, pourquoi notre culture machiste doit changer ; à nous, féministes, de faire bouger les partis qui tous, même ceux qui se disent proches des féministes, comme les Verts ou les communistes, mettent rarement parmi leurs priorités des revendications de femmes.

« Il faut pardonner les insultes. Pourquoi persécuter ces machos, qui ne sont que de pauvres types ? Montrez-vous grandes et généreuses ! Tournez la page ! »
Pour pouvoir « tourner la page », encore faut-il l’avoir lue et comprise. Le temps qui passe ne résout rien, si l’insulte continue à produire son effet ravageur chez la victime, à saper son estime de soi. Au contraire, une femme qui trouve l’énergie de se défendre et qui bénéficie de solidarité se sent renforcée et réconfortée.
*
Alors, pourquoi agir ? Chaque Chienne de garde a ses raisons.
Marie : « J’avais quatorze ans quand j’ai découvert le vrai sens du mot con : vagin ; ça a fait un déclic, je suis devenue féministe »
Julien : « Je suis solidaire des femmes qui disent non. Je ne me reconnais pas dans les modèles de machos. »
Marc : « Je me suis souvent battu sans voir des résultats. Tant pis ! Ce que je ne supporterai pas, c’est de baisser les bras sans essayer de lutter. »
Anne : « Enfant, j’ai vu souvent ma mère humiliée par mon père. Depuis que je suis toute jeune, je me bats contre les injustices. J’ai gardé cette indignation, l’énergie des “C’est pas juste !” de mon enfance. Chaque matin, c’est la pensée des petites filles excisées qui me fait me lever. Pour que cela, et bien d’autres violences et injustices, cessent ! Oui, je veux changer le monde. »

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20. « Vous vous adressez aux médias et non aux femmes de base. »

Quand nous rédigeons le texte d’une action des Chiennes de garde, nous nous adressons à la personne qui a insulté publiquement une femme de manière sexiste, et parfois aussi à son supérieur. Nous exposons les faits, nous apportons notre soutien à la femme insultée, et nous demandons des excuses.
Pour diffuser notre texte, nous envoyons un communiqué à l’AFP et à certains médias ; nous le faisons connaître en le distribuant dans des manifestations. Nous nous adressons alors à l’opinion publique, pour l’informer d’une affaire que nous estimons importante. Quand nous faisons ces déclarations, nous parlons à tout le monde et non à une catégorie de la population, les médias pas plus qu’une autre. Nos textes expliquent que telle insulte est inadmissible et précisent ce que nous attendons de l’insulteur ou de son supérieur.
Les médias s’intéressent seulement à certaines de nos actions, même parmi celles qui concernent des femmes connues. Les trois suivantes ont été très peu reprises.
Le 26 septembre 1999, nous avons défendu l’écrivaine Taslima Nasreen, qui avait fait l’objet de graves accusations portées par Sheikh Hasina Wajed, Première ministre du Bangla Desh. Comme Salman Rushdie, Taslima Nasreen est menacée de mort par une fatwa d’islamistes.
Le 6 octobre 1999, après que des propos appelant à une violence sexuelle eurent été tenus publiquement par un patron, Jean-Paul Luce, contre la ministre Martine Aubry (« C’est une frustrée. Comme dirait Bigeard, il faudrait lui envoyer un parachutiste ! »), nous avons adressé une Lettre ouverte à Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF, lui demandant d’exprimer publiquement son désaccord avec ces propos et de prendre position contre le sexisme.
Le 15 novembre 1999, nous avons apporté notre soutien aux Mères de la place de Mai, et nous avons demandé au gouvernement argentin d’assurer la sécurité de ces femmes. Des graffiti insultants (« Vieilles putes ») avaient été inscrits sur leur local à Buenos Aires et elles avaient reçu des menaces de mort.

Jamais de fleurs sans épines. On nous fait aussi des compliments ironiques. En vraies « pro de la com’», nous serions expertes à manipuler les médias.
Comment avons-nous pu en douter ? Notre réussite était garantie ! La cause féministe est si populaire en France que nous étions assurées de bénéficier aussitôt d’une audience médiatique maximale ! La preuve : en quelques mois, notre nom est passé dans le langage courant, ce qui de toute évidence est le résultat de notre plan marketing génial, de notre stratégie éprouvée et de notre judicieux choix de créneaux !

Un point d’histoire, par Florence Montreynaud
 Après avoir rédigé le Manifeste des Chiennes de garde, je l’ai fait circuler autour de moi à partir du 8 mars 1999, parmi mes amis et relations ; je l’ai distribué dans des réunions et dans des manifestations, je l’ai envoyé par la poste à des gens que je ne connaissais pas, mais dont j’avais relevé des déclarations courageuses. J’ai dialogué avec de nombreuses personnes, j’ai expliqué mille fois pourquoi j’avais choisi le nom Chiennes de garde… et j’ai recueilli des signatures, une par une, six cents en six mois (voir le Manifeste des Chiennes de garde).
Parmi ces personnes, il y avait des journalistes. Chaque fois, j’ai insisté sur cette extraordinaire nouveauté : un tiers des Chiennes de garde étant des hommes, c’était la première fois dans l’histoire qu’on trouvait autant de signatures masculines au bas d’un texte défendant les droits des femmes. J’ai même proposé à plusieurs directeurs de journaux de publier le Manifeste des Chiennes de garde avec une enquête sur le machisme en France. Rien. Aucun effet. Calme plat.
Le 6 septembre 1999, quand nous avons lancé notre première action, pour défendre Laure Adler (voir « Lettre ouverte à Marc Blondel»),deux quotidiens ont aussitôt manifesté leur intérêt : Libération et L’humanité. Ils ont publié des extraits du Manifeste, ce qui nous a valu de très nombreuses signatures et l’attention de médias français et étrangers.
Depuis cette date, avec ou sans l’intérêt des médias, nous poursuivons notre travail, fondé sur les mêmes principes : dire NON aux insultes sexistes publiques, expliquer pourquoi il faut que cela cesse, susciter un débat sur le machisme de notre société et demander une loi anti-sexiste. Si des journalistes relaient notre message, c’est tant mieux. Quoi qu’il en soit, nous continuerons.

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21. « Vous ne défendez que des vedettes. »

 Qu’en savez-vous ? C’est un préjugé enraciné depuis le lancement des Chiennes de garde, alors que voici les faits : entre septembre 1999 et mars 2000, nous sommes intervenues dans huit affaires d’insultes sexistes publiques. Quatre concernaient des femmes connues, mais seule la première affaire, concernant Laure Adler, directrice de France-Culture  (voir « Lettre ouverte à Marc Blondel »), a été amplement reprise. Sauf quelques lignes dans Le Monde, les trois autres (voir question précédente) ont été passées sous silence par les médias.
On dit parfois, à tort, que les Chiennes de garde ont soutenu Dominique Voynet. En fait, les insultes sexistes adressées à la ministre le 4 mars 1999, lors du Salon de l’agriculture, ont été le déclencheur de l’action de Florence Montreynaud. Après avoir soutenu à titre personnel cette femme insultée, elle a eu l’idée du Manifeste des Chiennes de garde pour que nous soyons nombreux à signifier notre refus des insultes sexistes : « NON. Ça suffit ! »

Dans trois cas, nous avons apporté notre soutien à des femmes ayant intenté un procès :
Nadine Diatta et Elisabeth Lubinsky contre le Fouquet’s (voir « Nous sommes toutes des femmes publiques » lettre ouverte au directeur du Fouquet’s).
Agnès Kaspar, déléguée CFDT au Centre nucléaire de production d’électricité du Bugey, contre Didier Mourrat, employé dans le même établissement et adhérent à la CGT (voir « Affaire Agnés Kaspar-CFDT contre Didier Mourrat »).
Nicole Abar, entraîneuse de football féminin, contre Philippe Pémezec, maire du Plessis-Robinson, dans la banlieue parisienne (voir «Soutien à NICOLE ABAR, Entraîneuse de footballeuses»).

Enfin, nous avons interpellé Alain De Greef, directeur des programmes de Canal +, après que Bruno Gaccio eût harcelé Sylvie Kerviel, journaliste au Monde (voir « C’est de l’humour. Il faut prendre ça au deuxième degré »). Écrire qu’« il vaut mieux être célèbre pour bénéficier de “l’assurance chienne”» (Figaro magazine, 4 mars 2000) est donc exagéré. Pourtant, on nous le reproche souvent. Extraits du courrier reçu : « Il suffit d’être ministre pour avoir droit à l’attention des Chiennes de garde. Et une caissière de supermarché insultée par un client ? » « La mobilisation des Chiennes de garde pour Laure Adler apporte-t-elle quoi que ce soit aux autres, les obscures, vendeuses, coiffeuses ou secrétaires, toutes celles qui vivent hors la lumière des médias ? »

Pourtant, nous recevons aussi de nombreux témoignages en sens contraire. Quand nous soutenons une femme, connue ou non, d’autres se sentent encouragées à dire non aux agressions sexistes. Apprendre ce que nous faisons, ensemble, a amené bien des femmes à se révolter contre l’humiliation, à nous rejoindre et à sortir de leur isolement. Qu’on se le dise : si des femmes en vue sont traitées aussi mal en France, c’est que la situation est pire pour les autres. La journaliste harcelée par Bruno Gaccio travaille au Monde ; comment des machos interviewés se comportent-ils avec une femme envoyée par un journal moins prestigieux ? Alors que des femmes politiques subissaient depuis des années des insultes sexistes sans soulever aucune protestation, qu’en était-il de celles qui ne sont pas connues ? Les ouvrières d’usine harcelées par le contremaître ? Les stagiaires dont les « beaufs » de l’entreprise commentent à haute voix l’anatomie ? Les femmes cadres exposées à entendre des chansons « gauloises » au cours de soirées arrosées ? Les voyageuses dans le métro à qui l’on met la main aux fesses ? Grâce aux actions des Chiennes de garde, elles sont de plus en plus nombreuses à oser dire NON.

En mai 2000, Carla Del Ponte, procureure du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, a reçu de Petar Jojic, ministre de la Justice serbe, une lettre intitulée : « À la pute Carla Del Ponte, procureur autoproclamée du tribunal criminel de La Haye ». Dans le texte, l’auteur récidivait : « Vous êtes vendue aux Américains comme la pire des putains. »

Stupéfaites par cette insulte si grave et sans précédent, nous attendions des réactions indignées de chefs d’État, de responsables de la communauté internationale qui a constitué ce tribunal. Comment pouvait-on laisser insulter ainsi la procureure ? Je n’ai relevé qu’une déclaration, d’un flegme méprisant : « Il s’agit d’un exemple flagrant de la paranoïa de Belgrade », a commenté l’adjoint de Carla Del Ponte. Juger l’agresseur fou atténue sa responsabilité et dispense d’analyser la violence sexiste de l’injure. Il est parfois difficile pour une femme, célèbre ou non, de se défendre seule contre une insulte. C’est pourquoi la solidarité est si précieuse, ainsi que l’exemple d’autres femmes qui se révoltent enfin. Nous, Chiennes de garde, nous sommes solidaires de toutes les femmes humiliées et insultées. Vedettes ou non.

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22. « Vous ne défendez pas toutes les vedettes insultées. »

(Après la démission de Catherine Trautmann, ministre de la Culture) « Cahotant d’avanies en camouflets, son ambulance concentrait tous les tirs. […] Même les Chiennes de garde, attentives à voler au secours de leurs consœurs, n’ont pas eu un mot pour elle. » (Libération, 28 mars 2000) « L’association des Chiennes de garde, si prompte à traquer le délit de faciès misogyne, n’a jamais jugé utile de se mouiller pour elle. » (La Vie, 13 avril 2000)

Les Chiennes de garde se sont donné comme première tâche la défense de femmes insultées publiquement de manière sexiste. Les avanies et les camouflets essuyés par Catherine Trautmann étaient-ils des injures sexistes (voir laquo; Qu’est-ce qu’une insulte sexiste ? ») ? Pas à notre connaissance.

Les médias nous tancent souvent, sur l’air de « Que font les Chiennes de garde ? » (voir cette question). Dès qu’ils signalent un fait choquant, les Chiennes de garde devraient faire le nécessaire, toutes affaires cessantes. Réponse : nous aboyons si nous le décidons et quand NOUS l’avons décidé, par exemple quand NOUS estimons l’affaire exemplaire.

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23. « Vos textes sont ridicules avec leurs images liées aux Chiennes. »

« Vous montrez les crocs, vous grognez, vous aboyez ! Vous manifestez en meute, avec une cheffedemeute ! Si vous voulez faire sourire avec ces images de chiennes, c’est raté : c’est enfantin et ridicule. Cela fait ricaner au lieu de faire réfléchir. Nous ne sommes plus dans les années soixante-dix. Ce qui était une forme d’expression féministe ludique est dépassé. Pire : ringard ! »

Et vous ne savez pas tout ! Vous ne nous entendez pas quand nous nous amusons entre nous, quand nous jouons avec des mots comme hot dog ou doberwomen, quand nous préparons notre masque de Chienne pour la prochaine action et surtout quand nous répétons nos chansons, ponctuées de ouah ouah et de Grrrrrrrr…

Certaines aiment, d’autres pas. C’est leur droit. Les personnes qui s’estiment ravalées à l’animalité ne défilent pas derrière notre banderole « CHIENNES DE GARDE ET FIÈRES DE L’ÊTRE ». Nous qui nous disons Chiennes de garde, nous ne nous sentons pas ridicules de porter ce nom et de nous qualifier par cette fonction de garde, d’alerte, de surveillance. Nous revendiquons nos qualités : vigilance et persévérance. Nous agissons : nous défendons des femmes insultées. En montrant les crocs. En grognant. En aboyant. Oui, cela nous met de bonne humeur. Oui, cela nous fait rire, et d’autres avec nous. Si quelques-uns ronchonnent, si quelques esprits forts ricanent, cela ne nous gêne pas car, à la fin, ce sont les machos qui sont ridiculisés. Sans haine, sans hargne, l’humour peut exprimer la colère. Nous avons la rage contre les machos, et c’est ainsi que nous la manifestons. Par l’ironie et aussi par la solidarité entre nous. Depuis la Marche mondiale des femmes, à Bruxelles en juin 2000, il nous arrive de défiler derrière la banderole « CHIENNES DE GARDE DE TOUS LES PAYS, UNISSONS-NOUS ! » Cette formule vous rappelle quelque chose : Karl Marx demandait aux autres, aux prolétaires de tous les pays, de s’unir. Nous, nous invitons à l’union tous ceux qui se reconnaissent dans nos actions.

Nous voulons mettre du désordre dans les mots d’ordre, de la fantaisie dans les revendications, de la gaieté dans le mouvement. Nous ne marchons pas au pas, nous gambadons. Cela ne nous empêche pas de préparer soigneusement nos textes, nos chansons et nos manifestations. Nous voulons qu’on entende nos demandes de RESPECT TOTAL pour les femmes, mais aussi qu’on rie avec nous des machos, en lançant des « Grrrrrrrrr… ! » menaçants. Selon nous, l’humour et les plaisanteries, loin de dévaloriser nos actions, aident à en faire comprendre le sens. « L’exigence de dignité en matière de traitement des personnes, objecte la sociologue Nathalie Heinich, ne doit-elle pas être portée par une égale dignité dans le ton des textes ? » Nous prenons au sérieux la cause que nous défendons et les femmes que nous soutenons. Nos provocations et nos images de Chiennes, loin d’être futiles ou dégradantes, sont utiles et efficaces. Nos aboiements ont réveillé, nos grognements ont intrigué.

Allez, un sourire !

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24. « Pourquoi portez-vous un ruban blanc ? »

Celles et ceux d’entre nous qui portent un ruban blanc épinglé sur leur vêtement signifient ainsi : « Je suis engagé-e contre la violence machiste et pour la paix entre les êtres humains. » Autrement dit : « Les machos, la paix ! »
Pourquoi blanc ? On nous a demandé : « C’est pour un mariage ? » C’est presque cela. Nous, Chiennes de garde, nous nouons une alliance entre femmes et hommes non machos. Nous voulons que règne entre hommes et femmes la concorde, selon le mot de Lucien Neuwirth, valeureux défenseur des droits humains. Pour que cesse la « guerre des sexes » (voir « Je n’aime pas le nom “Chiennes de garde” : c’est agressif »), il faut bien déclarer la paix entre hommes et femmes, une paix fondée sur la justice et sur le renoncement à la violence.
Notre ruban a le même dessin que le ruban rouge de l’engagement contre le sida. Porter un ruban est une manière de témoigner d’un engagement et c’est la couleur qui indique duquel il s’agit. Notre ruban est blanc, parce que le blanc est un symbole universel de paix.
L’idée est née au Canada, peu après le 6 décembre 1989. En ce jour eut lieu un événement qui traumatisa le pays : le « massacre de Polytechnique ». Un jeune homme, Marc Lépine, armé d’un fusil-mitrailleur, entra dans l’École Polytechnique de Montréal ; il pénétra dans une salle de cours, fit sortir les hommes, cria : « Je hais les féministes » et tira. Il tua quatorze femmes, treize étudiantes et une employée, puis se suicida. On trouva sur lui un tract antiféministe et une liste de femmes connues qu’il voulait aussi assassiner. Le choc fut terrible dans le pays et fit prendre conscience de l’ampleur de la violence contre les femmes.
Comme le dit une affiche québécoise, il faut « se souvenir pour agir ». Le ruban blanc que nous portons rappelle cette « guerre des sexes » que nous refusons. Il sert de signe de reconnaissance à des personnes engagées contre la violence machiste.

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25. « Que font les Chiennes de garde ? »

« Il y a quand même des problèmes plus importants, ou plus urgents, que des insultes. » « Vous feriez mieux de vous occuper d’autre chose. » « Vous feriez mieux de défendre d’autres femmes. » Et surtout « Que font les Chiennes de garde ? » : c’est devenu un refrain des médias, un titre ou une accroche pour un article dénonçant un scandale concernant une femme.
Version désinvolte : « Ohé, les Chiennes de garde ! », nous lance Jacques Julliard. « La dignité de la femme ne se joue tout de même pas qu’au Fouquet’s. » (Le Nouvel Observateur, 18 mai 2000). Ohé, M. Julliard ! Vous êtes bien familier de nous héler ainsi. Qu’est-ce qui vous donne la compétence pour décider des lieux où se joue la dignité « des » femmes ? (Nous insistons sur le pluriel.)
Version raffinée : « Les Chiennes de garde sont un ramassis de gonzesses qui font du féminisme militant. Par exemple, aller boire un verre entre filles au bar du Fouquet’s. » (Hara-Kiri, mai 2000) Boire un verre entre gars, pendant que les nanas préparent le dîner, étant de toute éternité l’un des droits de l’homme, les mecs de Hara-Kiri se voient bien continuer comme ça.
Version relativiste : « Je ne comprends pas, dit un auditeur de France Inter, pourquoi les Chiennes de garde s’excitent quand on ne laisse pas entrer des femmes dans des lieux publics dans un pays riche et démocratique, alors que des gens n’ont même pas les droits élémentaires dans d’autres pays. » (11 juillet 2000) Eh bien, monsieur, parce que la liberté ne se partage pas, et que le droit à la dignité est aussi un droit élémentaire, dont les femmes ne disposent pas dans le « pays des droits de l’homme » ! Demandez aux deux millions de Françaises battues par leur mari !
Version André Bercoff, qui ne manque pas une occasion, dans France Soir, de nous rappeler à nos devoirs : « L’élite de nos suffragettes aurait-elle l’indignation sélective ? Ne recherche-t-elle que la médiatisation facile, au détriment des combats en profondeur ? » (8 décembre 1999). Selon lui, au lieu de nous « offusquer de vedettes des médias injustement contestées », nous ferions mieux d’aller manifester « devant l’ambassade d’Afghanistan ou les représentations de tous les régimes qui tyrannisent encore les femmes » (9 mars 2000).

À nous d’interpeller ces donneurs de leçons : et vous, que faites-vous ? Comment défendez-vous les droits des aveugles ? Et la dignité des mourants ? Que faites-vous, EXACTEMENT, pour les Afghanes ? Et pour votre grand-mère qui s’est cassé le col du fémur et qui ne reçoit pas beaucoup de visites ? Prendre l’exemple des Afghanes ou des Tchétchènes, nous demander de relativiser les souffrances des femmes que nous défendons par rapport à des atrocités commises ailleurs, cela porte un nom : c’est prendre en otage les Afghanes ou les Tchétchènes.
On nous demande sans cesse de nous justifier. Nous devrions nous estimer heureuses, nous les Françaises, à qui l’on « permet » de travailler, de toucher un salaire, de sortir sans tchador, de faire de la politique, de publier des livres, de passer à la télévision… Nous devrions avoir honte d’attirer l’attention avec des sujets aussi dérisoires. « Vous vous occupez de problèmes de luxe, et vous négligez des choses autrement plus graves, comme les discriminations salariales. » Qui est en droit de décider de l’essentiel, des priorités ? Nous pensons que les insultes sexistes sont importantes, en ce qu’elles révèlent le machisme de notre société. Tant d’horreurs sont commises contre les femmes dans le monde, de la haine meurtrière aux harcèlements sournois, qu’une injure peut sembler une goutte d’eau, mais le fait que si peu de personnes s’en indignent nous rend l’océan du sexisme encore plus odieux.
Quand nous défendons une femme connue, on nous reproche d’oublier les obscures (voir « Vous ne défendez que des vedettes. »). Quand nous accompagnons Nicole Abar, entraîneuse de football féminin, le 22 mars 2000, à l’audience du procès qu’elle a intenté au maire du Plessis-Robinson, le journaliste de Libération nous reproche d’avoir négligé une femme tamoule qui errait en pleurs dans les couloirs du tribunal. Raté : nous nous étions occupées d’elle.

Au cours de l’histoire, aucune injustice n’a été l’objet d’aussi peu d’attention ni d’action que les violations du droit des femmes à la dignité, à l’intégrité physique, à l’égalité. Ce n’est jamais le moment, il y a toujours des sujets « plus importants » ! Nous avons décidé que nous n’attendions plus les lendemains qui chantent, et que nous agissions aujourd’hui. Ce qu’ont accompli les féministes depuis deux siècles est certes peu par rapport à l’immensité de la tâche, mais ce n’est qu’un début. Comme nous ne pouvons pas tout faire tout de suite, nous, Chiennes de garde, nous avons choisi quelques actions par an. Des actions exemplaires. Et c’est NOUS qui les choisissons.

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26. « C’est nunuche de demander des excuses. »

Oui, nous voulons des excuses, et des vraies : publiques, articulées clairement, exprimant des regrets sincères et proposant réparation. Pas un bredouillis de mauvaise grâce, pas un « zmescuse » vite dit du bout des lèvres et qu’on n’en parle plus !
Exemple : l’affaire Nicollin. Louis Nicollin est une personnalité de Montpellier, PDG de la société d’ordures ménagères et président du club de football masculin. En février 2000, l’association féministe Citoyennes Maintenant découvre dans Le Petit Fûté, un guide de la ville en vente toute l’année, une interview de ce monsieur avec des déclarations injurieuses sur les femmes, notamment : « Les connasses, on les tire avant [le mariage] et on s’amuse avec. » En liaison avec les Chiennes de garde, elle demande à M. Nicollin et au Petit Fûté de faire des excuses publiques et à l’insulteur de payer la réédition expurgée du guide.
Le 27 mars 2000, interrogé sur cette affaire par FR 3, M. Nicollin déclare :
« — Le journaliste m’a laissé parler de façon vulgaire.
— Mais vous le regrettez ?
— Sincèrement, je le regrette. D’ailleurs, quand l’article est paru, ma femme n’était pas contente, et ça c’est un signe…
— Mais vous iriez jusqu’à faire des excuses ?
— M’excuser… ça m’embête mais pour toutes ces dames, Chiennes de garde et autres, qu’elles m’excusent et puis voilà ! »
Voilà quoi ? Vous trouvez cela suffisant ? Pas nous ! En outre, dans sa lettre de réponse à Citoyennes Maintenant, M. Nicollin exprime des excuses que les intéressées ont estimées insuffisantes, et il demande à être jugé « sur des actes et non sur des propos ponctuels ». Quels actes ? On les attend…

C’est par la fermeté que l’on obtient le respect. Nous, Chiennes de garde, nous demandons des excuses, et nous ne lâchons pas le morceau tant que nous ne les avons pas obtenues. Il ne s’agit pas de vengeance, mais de justice et de vérité. De même que l’agresseur a blessé par des mots, c’est avec des mots qu’il peut réparer ses torts, en commençant par les reconnaître, en assumant sa responsabilité verbalement. Présenter des excuses amène l’agresseur à réfléchir à l’insulte, à en assumer la responsabilité en payant un certain prix. « Ce sont les insulteurs qui se déconsidèrent, qui se déshonorent », dit Benoîte Groult. Faire amende honorable permet à l’insulteur de retrouver son honneur.

Pour la victime, la démarche réparatrice commence par la reconnaissance du mal qui lui a été fait. Entendre « Je ne voulais pas vous choquer » ou « Je ne l’ai pas fait exprès » ne lui sert à rien, tandis que des mots justes l’aideront à retrouver l’estime de soi, tout en lui permettant peut-être de ressentir et d’exprimer un sentiment nouveau : « Je ne lui en veux plus. »

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27. « C’est bizarre de porter des masques. »

Nous portons nos masques de Chiennes  pour certaines de nos actions. La première fois, c’était le 18 octobre 1999, à Paris, sur le trottoir du 110, avenue du Maine, siège du syndicat Force ouvrière : nous venions remettre à son responsable national, Marc Blondel, une lettre dans laquelle nous lui demandions de prendre position contre le sexisme, après les insultes qu’un syndicaliste FO avait adressées à Laure Adler (voir « Lettre ouverte à Marc Blondel»).
Nous avions eu l’idée des masques en pensant aux Guerrilla Girls, ce mouvement new-yorkais de femmes artistes qui, depuis vingt ans, organise des manifestations dans des musées ou des galeries pour attirer l’attention sur le petit nombre d’œuvres de femmes exposées. Elles dissimulent leur visage derrière des masques de gorilles, elles écrivent sur les murs des proclamations féministes, et elles ne se laissent pas identifier.

Nous portons aussi notre masque de Chienne quand nous manifestons dans la rue, derrière nos banderoles « CHIENNES DE GARDE ET FIÈRES DE L’ÊTRE », ou « CHIENNES DE GARDE DE TOUS LES PAYS, UNISSONS-NOUS ! ».

Celles d’entre nous qui n’aiment pas porter un masque participent à ces actions à visage découvert, mais les Chiennes de garde du premier rang portent des masques. Caniches, boxères, bergères allemandes, épagneules bretonnes ou labradores : ces chiennes symbolisent, par leur diversité, nos différences. Ces masques attirent l’attention : c’est eux que l’on regarde. Nous évitons ainsi les commentaires sur notre physique ; quand on est une femme, cela repose !

Les responsables du mouvement acceptent d’être photographiées ou filmées mais, quand nous sommes dans la rue, ce n’est pas en tant que personnes, mais en tant que Chiennes de garde. Demain, d’autres porteront nos masques, et nous succéderont dans l’action.

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28. « Ce que vous gardez, c’est l’ordre moral. »

Vous nous reprochez de mener une « croisade pour l’ordre moral », nous parlons plutôt d’une « campagne de salubrité publique ». Vous nous jugez moralisatrices. On a même dit que le Manifeste des Chiennes de garde était « une pétition de ligue puritaine » et que nous étions des « ayatollahs en jupons » (Le Matin, Lausanne, 16 septembre 2000) : nous parlons de la liberté des femmes, des droits des femmes, et aussi de morale et de respect de la dignité.

L’ordre moral de nos sociétés est encore, dans une large mesure, un ordre machiste (voir « Qu’est-ce que le machisme ? »), qui organise et consolide la domination masculine sur les femmes. Nous disons non à cet ordre-là, ordre de mâles, et nous proposons un autre projet de société (voir « Mais qu’est-ce que vous voulez, à la fin ? »), qui respecte et protège les droits de tous les humains. Toute communauté, ou tout groupe se donne des normes morales, pose des bornes légales, assigne des limites à la liberté de l’individu. Toute société fonctionne selon un ordre et une morale. L’absence d’ordre s’appelle le chaos qui, au début, peut ressembler à une libération. Pourtant, ce qui émerge ensuite est un nouvel ordre : la loi du plus fort, avec la violence comme principe d’action. Seules des lois s’imposant à tous garantissent la liberté de chacun, dans le respect de l’autre.

Il faut avoir le courage des mots : des insultes sexistes publiques, comme tout comportement machiste, ne sont pas seulement un acte inapproprié, inadéquat, non désiré. Pas seulement des propos déplacés, grossiers ou de mauvais goût. Ni des mots déplaisants ou odieux. Ni des « dérives », ni des « dérapages ». C’est un acte immoral. C’est une mauvaise action, qui donne un mauvais exemple. La commettre est mal. La tolérer aussi.

Dans la morale, l’essentiel n’est-il pas l’attitude vis-à-vis de la violence ? La violence pervertit tout et ne résout rien. La Bible l’interdit par le commandement « Tu ne tueras point », dans lequel on entend aussi que, sauf en cas de nécessité absolue, « tu ne blesseras point, et tu ne feras pas souffrir, par des actes ou par des mots ». Toute culture, en fonction de valeurs communes, a ses tabous sur le langage, ses mots interdits, comme le nom de Dieu autrefois en Occident. Nous proposons de refonder notre culture sur le respect de l’autre. « Sale pute » ou « enculé » devraient être réservés aux cas de nécessité absolue. Si on nous demande : « Lesquels ? », nous renvoyons la question : «  Cherchez ! » Pour l’instant, nous n’en voyons pas. Pour le philosophe Emmanuel Levinas, l’exigence morale est condensée dans cette phrase de politesse : « Après vous ! » que la personne « bien élevée » dit à celle qui se présente en même temps qu’elle devant une porte. Si cela pouvait être transposé à la conduite automobile ! On parle de la « tenue de route » d’une voiture : et celle des conducteurs ?

« Après vous ! » : ces deux mots expriment une morale de la vie en société. Il s’agit de donner priorité à l’autre. En faisant cette proposition, la personne se comporte selon sa conscience et sans attendre la réciproque : ce que l’autre fera ensuite ne regarde que lui ou elle. S’effacer, laisser passer l’autre, c’est parfois faire un effort, prendre sur soi mais, comme l’explique l’écrivain Jean-Marie Müller, penseur de la non-violence, c’est aussi ce qui donne un sens à la vie et à la vie en société. Par exemple, au sens où une génération s’efface pour laisser place à la suivante. Réagir à la violence par la violence, c’est entrer dans un engrenage que nous cherchons au contraire à rompre. Comment ? Par la parole et par l’écoute. Débattre, c’est échanger des idées, c’est s’exprimer avec mesure, écouter l’autre et lui répondre en le respectant. Interrompre à tout propos, faire assaut d’attaques personnelles, ce n’est pas débattre, et des insultes ne sont pas des arguments dignes.

Dans toute action, il y a une dimension morale. Oui, nous, Chiennes de garde, nous prenons une position morale, nous expliquons les principes moraux qui inspirent notre action. Oui, nous proposons un nouvel ordre moral, fondé sur le respect de l’autre et dans lequel il n’y a pas de place pour des insultes sexistes !

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29. « Vous serez responsables d’une dérive à l’américaine. »

Avez-vous une si grande connaissance des États-Unis, des relations entre les sexes, et de la situation du féminisme dans ce pays ? Vos propos se font l’écho de peurs répandues en France, où l’on se plaît à opposer la prétendue « rudesse américaine » à une « douceur de vivre » qui serait typiquement française. Les États-Unis, le « nouveau monde », exercent une fascination sur la vieille Europe qui, soit s’entiche d’innovations venues de l’Ouest, soit diabolise ce pays qui, s’effraie-t-on, « préfigure ce que nous serons dans dix ans ».
S’agissant du féminisme ou des relations entre les sexes, les États-Unis jouent le rôle d’un repoussoir (voir « Vous détestez les hommes »). En France, on prétend que le plus minime harcèlement sexiste y est pourchassé devant les tribunaux et que les hommes terrifiés n’osent plus faire la cour aux femmes.
Les États-Unis sont un pays très grand et très divers, un pays d’immigration où la population d’origine européenne n’est plus majoritaire dans trois États, notamment en Californie. Chacun des cinquante et un États a ses lois et ses traditions. Pour les droits des femmes, la situation y est moins bonne qu’au Canada, où elle est la meilleure du monde, et qu’en Europe de l’Ouest et du Nord. Ainsi, les féministes ont toujours échoué à faire adopter un amendement à la constitution portant sur l’égalité des droits entre hommes et femmes, alors que la constitution française le proclame depuis 1946.
Si certaines Suédoises ou Canadiennes se plaisent à se promener en France ou en Italie, car elles apprécient les compliments des dragueurs, inversement, des Françaises en voyage aux États-Unis se plaignent de n’être ni remarquées ni même regardées dans la rue ou dans un ascenseur : « On dirait que je suis transparente, ou que les hommes ne me voient pas comme un être sexué. » Cette situation n’est pas récente — on entend cet étonnement depuis des décennies —, et elle s’explique par une évolution différente des relations entre les sexes. La France est le pays qui a la tradition la plus ancienne de mixité, alors que les clubs masculins sont une institution fondamentale du monde anglo-saxon. D’autres Françaises apprécient ce qui déplaît aux premières : « dans la rue, en Amérique du Nord », disent-elles avec soulagement, « une femme peut se promener sans être importunée ».

En défendant la dignité des femmes, nous, Chiennes de garde, nous voulons améliorer la société française. Ici et maintenant. Nous nous méfions de la galanterie, quand elle n’est qu’une apparence de respect et qu’elle masque une goujaterie bien française.
Nous parlons de ce que nous connaissons, nous diffusons des faits : ce qui arrive aujourd’hui à des femmes en France. Ainsi, cette professeure dans un lycée parisien, insultée par un élève : « Mon traumatisme a été lourdement aggravé par l’indifférence narquoise du proviseur, de mes collègues et mêmes des syndicalistes locaux. À quoi il faut ajouter le refus des policiers du commissariat qui n’ont même pas voulu enregistrer mon dépôt de plainte parce que “ça ne servirait à rien” et qui se sont contentés d’une simple main courante. Je me sens très seule, abandonnée et méprisée de tous ; j’ai perdu toute estime de moi. Je suis désespérée et déshonorée. »
Cette femme, comme bien d’autres qui font appel aux Chiennes de garde, a besoin d’une solidarité féministe « à l’américaine », décidée, concrète et efficace. La soutenir présente en effet des « risques » sérieux : encourager d’autres femmes à se faire respecter, amener des machos à se contrôler, renforcer notre demande d’une loi contre les violences. Peut-être jugez-vous qu’il s’agit d’une « dérive ». Pour nous, elle est dans la droite ligne de notre action.
Quant à nos modèles, nous les choisissons dans le monde entier. Par exemple, à l’Est, avec le mouvement serbe Otpor (résistance), qui explique : « Cinquante ans de lavage de cerveau ont fait de nous des moutons asservis et obéissants. Nous voulons transformer les mentalités, apprendre au peuple à dire non, à se révolter. »
En Chiennes de garde, nous traduisons : passer de « Bêêêêê… » à « Grrrrrrrr… ! »

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30. « Mais qu’est-ce que vous voulez, à la fin ? »

LA PAIX ! Pas à tout prix, pas au prix du silence et de la résignation des femmes, ni du consentement à leur propre abaissement. La paix ne s’attend pas, elle se gagne, avec de la persévérance et de la bonne foi.
Nous voulons le RESPECT.
Nous voulons vivre dans un monde sans violence machiste, où nous serons caressées de préférence dans le sens du poil. Nous voulons élever le débat, réveiller les consciences, changer les mentalités, et changer le monde ; alors seulement nous irons nous reposer. Nous ou nos descendantes.
Nous voulons que les femmes prennent conscience de leur force, qu’elles aient le droit à l’erreur, qu’elles ne se sentent plus seules, qu’elles osent se plaindre et demander justice.
Nous voulons que femmes et hommes soient égaux en dignité et en droits, que les droits soient appliqués, et que la dignité soit respectée.
Nous voulons que les femmes et les hommes de bonne volonté se révoltent contre la tyrannie des machos. Rimbaud l’a annoncé, « l’infini servage de la femme » va cesser. Libérons-nous, ensemble ! Redressons-nous, osons !
Nous voulons que le machisme disparaisse. Ensemble, par la force de notre solidarité, nous isolerons le dernier carré de machos, et nous dialoguerons patiemment avec eux, jusqu’à ce qu’ils finissent par comprendre notre intérêt à tous : qu’ils se recyclent en « vrais hommes », dignes de leur humanité, c’est-à-dire respectueux d’autrui.
Utopistes, nous ? « L’utopie d’aujourd’hui est la réalité de demain. » (Victor Hugo)

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31. « Pourquoi n’y a-t-il pas de forum sur le site des Chiennes de garde ? »

Parce que cela demande un travail bénévole considérable, et que nous avons fait d’autres choix. En outre, il nous a semblé que les blogs personnels ou thématiques pouvaient répondre au besoin de communiquer sur des thèmes féministes.

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32. « Où est la page pour signer le manifeste des Chiennes de garde ? »

Si vous souhaitez signer le manifeste, nous vous proposons d’adhérer à l’association. Cela implique que vous êtes d’accord avec nos objectifs, et donc que vous le signez.

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33. « En quoi les hommes peuvent-ils être utiles dans un mouvement féministe ?
Quelle y est leur place ? »

À part la brève parenthèse des groupes femmes ou des manifestations non-mixtes pendant les années soixante-dix, le féminisme a toujours été un mouvement mixte : de grands hommes, tels Condorcet ou Hugo, ont souscrit à l’idée qu’un homme ne saurait être libre en partageant sa vie avec une esclave, privée de tous droits. Des hommes féministes d’aujourd’hui ajouteraient « et en profitant de son travail gratuit à la maison, de son investissement majoritaire dans les soins aux personnes dépendantes (enfants, parents malades), et de la majoration injustifiée des salaires masculins ».

Depuis le milieu du 19e siècle, des hommes féministes ont lutté, dans le mouvement suffragiste, pour le droit de vote des femmes et les autres droits, civiques et civils ; à l’époque récente, ils se sont joints à elles pour demander le droit à la contraception et à l’avortement.

Les Chiennes de garde, femmes et hommes, demandent le respect pour les femmes dans l¹espace public, et s¹insurgent contre la violence sexiste des injures et des publicités.

Les hommes aussi ont intérêt à la dénonciation du machisme, qui les assigne à des stéréotypes d’insensibilité (« un garçon ne pleure pas »), de brutalité (« un vrai homme est costaud, aime la bagarre, etc. »), d’homophobie doublée de misogynie (« un vrai homme n’est ni une tapette, ni une gonzesse »), etc.
Ces hommes engagés ont d’autant plus leur place dans le mouvement féministe qu’ils ont mené une réflexion sur leur propre rapport au pouvoir et sur les privilèges dont ils bénéficient du fait d’être un homme, et d’autant plus s’ils mettent leur vie en accord avec leurs idées, en partageant équitablement les travaux ménagers et les soins aux personnes dépendantes : c’est donc qu’ils ont appris à écouter les femmes, et à respecter leur parole. Bienvenue, ô oiseaux rares !

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