g[Chiennes de garde] Masculin - Féminin, une opposition pertinente ?


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Masculin - Féminin, une opposition pertinente ?
Conférence de Geneviève Fraisse pour l’école doctorale ‘Connaissance et Culture’ de l’université Paris X Nanterre le 5-10-2004

dimanche 7 novembre 2004

par 
Leirn


Ce sont des notes prises au cours de la conférence, donc la rédaction est assez "abrupte", je n’ai pas passé le temps nécessaire à rédiger complètement la conférence, faute de temps. J’espère également ne pas avoir trahi la pensée de Mme Fraisse. Merci à Elihah pour avoir aidé à rendre ces notes plus lisibles.




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par Leirn

Qu’entend-on dans ce titre ?

-L’opposition

Il est vrai qu’on y parle de sexes opposés. Ce terme d’opposition renvoie aussi bien à la dualité qu’au conflit.

-La pertinence

Est-il possible de penser cette opposition, ou bien est-elle impensable ? Et cette opposition est-elle pertinente du point de vue du politique ? On a pu récemment constater les difficultés générées autour des lois sur l’adultère en Turquie ou encore autour des propos d’un futur commissaire européen sur le rôle de la femme au foyer, donc une récurrence de cette question de la pertinence de l’opposition Masculin/Féminin, ce qui la rend de fait importante.

-Masculin / Féminin

D’autres termes auraient été possibles : genre, différence de sexe, etc. Masculin / Féminin a été choisi faute de mieux, car tous ces termes comportent leurs chausse-trapes et sous-entendus.

Et c’est ce titre qui va nous permettre de construire le plan de cette conférence.

-  1. La pertinence

Cette question existe dans un espace complexe, voire confus. Elle est à la fois épistémologique (c’est-à-dire de l’ordre de la méthode, dans le champ de la connaissance) et politique. Dans la philosophie classique, la question du Masculin / Féminin n’est pas abordée. Pour la trouver, il faut passer par l’entrée ‘Amour’, par exemple. La question de l’égalité des sexes n’a pu être posée qu’à partir du moment où la démocratie contemporaine a existé. C’est ce qui fait que cette question est nécessairement prise dans le nœud d’une réflexion aussi bien théorique que politique, ce qui complique son approche.

Un certain nombre d’obstacles viennent ensuite gêner la réflexion :

-  -L’opinion :

Sur la question du Masculin / Féminin, on a tendance à penser qu’une opinion vaut un savoir : on oppose couramment une opinion face à des recherches scientifiques, comme si, en fait, il n’y avait pas réellement de savoir sur la question, mais uniquement des opinions, et que tous les propos que l’on peut tenir sur le Masculin et le Féminin avaient le même statut.

-  -Le lieu commun :

Nous sommes encombré-e-s de lieux communs, aussi bien dans les discussions informelles que dans les discussions officielles ou savantes qui empêchent de voir la réalité des questions posées. Par exemple, au moment du débat sur la parité, on a entendu qu’il suffisait d’attendre pour que les femmes entrent en politique. En la matière, on se met à croire à la naturalité du progrès : l’égalité est en marche, elle viendra d’elle-même. Pourtant, dans l’histoire de l’humanité, on n’a jamais vu de l’égalité s’installer sans contrainte. Pourquoi suffirait-il, dans le cas de l’égalité des sexes, de parler d’humanisme pour que soudain, l’égalité se mette tout simplement en place ?

-  -Le faux-débat :

Des débats qui traitent du masculin / féminin surgissent, et pourtant, ce débat est traité ailleurs : quand, dans les années 90, on a débattu autour du foulard, on a parlé laïcité, mais jamais émancipation des filles. Un autre faux-débat est l’opposition récurrente entre égalité et différence. On ne peut pas opposer ‘égalité’ qui est un concept politique à ‘différence’ qui est un concept ontologique (qui a rapport à l’être, à ce qui existe), nous y reviendrons.

-  -L’absence de temporalité

La ‘condition féminine’ serait un objet hors du temps et de l’espace, comme à côté de la condition humaine et de son histoire. La question des sexes serait une question figée quelle que soit l’époque, alors qu’on peut en fait considérer trois figures successives de la production de l’idée d’égalité : la querelle, le procès et la controverse.

- La querelle :

La question des sexes a beaucoup été débattue au XVIIe siècle : il s’agissait de savoir lequel était le meilleur des deux. (voir le texte de Poulain de la Barre, par exemple). Mais par ces confrontations, on a vu apparaître l’idée d’égalité. Pourtant, cette représentation des valeurs des deux sexes ne cesse de hanter les débats d’aujourd’hui, comme par exemple : qu’est-ce que les femmes apporteraient de plus que les hommes en politique ?

- Le procès :

C’est l’époque de la Révolution, le XVIIIe siècle : l’égalité va se dire dans les lieux publics, les arguments s’affrontent, comme dans un tribunal. Ces procès vont donner naissance aux mouvements féministes du XIXe et XXe siècle. John Stuart Mill en 1869 (The Subjection of Women) écrit qu’il s’agit de toute manière d’un procès sans issue : il peut se mettre en place mais on ne pourra jamais démontrer l’égalité des sexes.

- La controverse :

Nous y sommes depuis la fin du XXe siècle. Il y a maintenant suffisamment de personnes pour penser la question et prendre la parole sans qu’il y ait accord.

Par exemple, on a vu un accord général sur la finalité de la parité : il faut plus de femmes dans les lieux de pouvoir. En revanche, c’était sur les moyens qu’il y avait des désaccords.

De même au sujet de la prostitution, on est d’accord sur la finalité puisque ce qui compte, c’est la liberté des femmes : elles doivent faire ce qu’elles veulent avec leur sexe. En revanche, on n’est pas d’accord sur la définition de cette finalité : la prostitution est-elle une liberté sexuelle ou un asservissement ?

-  2. Le Masculin / le féminin

-  a) Les concepts

Comme nous le disions, le débat Egalité / Différence est un faux débat. Différence s’oppose à Identité (et non pas à Egalité) Différence va évoquer la question du corps et c’est toujours sur la question du corps que l’on revient quand on veut parler d’inégalité. Par exemple, les inégalités de salaire sont souvent ramenées à des différences entre les corps. De plus, parfois, en parlant d’égalité, on voudrait parler de liberté. En temps de guerre, on constate que la violence selon les sexes est différente, mais ce n’est pas l’égalité qui permettra aux femmes d’échapper aux soldats violeurs, par exemple, mais davantage la liberté (de fuir, de se battre, etc.). Finalement, pour penser la question des sexes, on a besoin de quatre concepts qui forment un nœud politique et ontologique : égalité, différence, liberté et identité.

Peut-il y avoir égalité des sexes sans liberté ? Les concepts ne sont pas étanches : la liberté comme condition à l’égalité, l’égalité comme condition à la liberté. Mais le terme d’égalité ne peut pas servir à tout. Quand on parle de maîtrise de la fécondité, on parle là de liberté. En général, quand on parle du corps, on parle de liberté.

-  b) Les écrans

Certains mots font écran : un écran sert à la fois à écrire dessus et se cacher derrière.

-  -Genre : Ce concept est une invention anglo-saxonne qui était nécessaire pour pouvoir penser : il fallait de séparer de ‘sexe’. En anglais, on ne pouvait pas dire ‘différence des sexes’, ‘sexual difference’ signifiant : différence sexuelle. Le genre, c’est la différence des sexes, pensée comme concept. Aujourd’hui, sous le terme de ‘genre’ qui est politiquement correct, on fait passer des questions qui relèvent d’autres concepts, en particulier du sexe (ou du féminisme). En fait, le genre sert littéralement de cache-sexe.

-  -Rapport sociaux de sexe : C’est une importation marxiste. Quand on l’emploie, il ne faut pas oublier dans quelle théorisation il prend sa naissance.

-  -Parité : Veut dire simplement 50 / 50. Et ce mot est devenu abusivement un succédané à égalité. Maintenant, sur les questions hommes / femmes, l’INSEE l’utilise dans ses intitulés de rapport, par ex : la parité en chiffre (y compris pour la violence conjugale ! ). Parité peut également servir pour éviter le mot féminisme, qui fait bien trop peur.

-  -Patriarcat : Le patriarcat, c’est l’idée d’une continuité entre une famille dirigée par le père, et l’état dirigé par un roi. La famille est pensée là comme métaphore de l’organisation politique. C’est ce que Buttiglione voudrait revoir instaurer : une famille légalement dirigée par le père. Le droit civil et familial a fait cesser le patriarcat. Nous ne sommes plus dans un patriarcat. Nous sommes toujours dans un système soumis à la domination masculine, mais le patriarcat, ce n’est pas la domination masculine.

Ces concepts sont intéressants pour les problèmes qu’ils indiquent, davantage que pour les solutions qu’ils apportent. D’où le choix de Masculin / Féminin, comme titre de la conférence, faute de mieux.

Mais pour penser ces problèmes, il est bon de revenir aux concepts. Par exemple, l’absence de femmes dans les lieux de pouvoir : En 1936, il y avait trois femmes ministres, alors qu’elles n’avaient pas le droit de vote : elles pouvaient gouverner, mais pas représenter. Ici, c’est au concept de représentation qu’il faut réfléchir.

Dans la prostitution et plus particulièrement dans le cas des filles importées d’Europe de l’Est, on bute sur la question du consentement, car les filles se disaient consentantes pour venir à l’ouest afin de se prostituer. La commission européenne a statué sur le fait que le consentement était indifférent. C’est à dire qu’on ne se trouve pas dans une question de consentement, mais de valeurs : nous refusons le trafic d’êtres d’humains.

-  c) Les repères

Pour avancer dans la réflexion, il faut se dire que la controverse est sans réponse : définir le masculin et le féminin n’est pas nécessaire à la question des sexes.

Etre un homme ou une femme / être masculin ou féminin, ce n’est pas la même chose. Il faut dissocier les êtres et les qualités. Historiquement, ils ont été longtemps superposés : un homme était masculin et une femme était féminine.

La question qu’on se pose aujourd’hui c’est : peut-on dissoudre la binarité ? La question du genre (qui dissout cette binarité) apporte des contradictions : comment parler du genre quand on parle des congés de maternité ? Cependant, Genre permet de penser l’arrivée des congés de paternité.

Le problème du Genre est qu’il fait disparaître les discriminations de sexe et empêche de voir le particulier dans le général.

Par exemple, quand on parle de famille monoparentale, pour ne pas stigmatiser les ‘mères célibataires’, on occulte le fait qu’il s’agit très très largement de femmes. Et on peut produire des politiques régressives et idiotes parce qu’on a fait disparaître la référence au sexe. Le gender mainstreaming (la prise en compte du genre dans tous les domaines) peut, si on n’y prend pas garde, faire disparaître les études et politiques spécifiques en direction des femmes d’une part ; et d’autre part, en dissimulant le sexe, risque d’empêcher de voir le particulier dans le général. On y perdra le particulier sans arriver à atteindre le général.

Néanmoins, on doit maintenir ces contradictions : il n’y a pas de réponse unique.

-  3. Le conflit

Le privé est politique. La démocratie a permis de poser la question de la différence des sexes car elle ne pouvait pas être posée avant. Pour les révolutionnaires du XVIIIe siècle, toutes les similitudes étaient pensables (races, rang social) sauf celles entre les sexes. Ils ont rompu la continuité de la métaphore entre l’état et la famille : l’état n’est plus gouverné par un père. En détruisant le patriarcat, le code civil et familial a repris la continuité : la famille devient elle aussi une démocratie. Cela, bien sûr, n’empêche pas la domination masculine : ce n’est plus la république du père, mais la république des frères.

Sous la question de l’identité dans la définition des sexes, on a pu se demander si la démocratie, qui empêche la différence, allait aussi empêcher l’amour pour le remplacer par l’amitié. Quelle utopie est en jeu ? De quelle altérité parle-t-on ? Le rapport à l’autre, c’est d’abord un rapport imaginaire. Féminisme, c’est d’abord dans le vocabulaire médical, un inachèvement du développement du jeune garçon. Ensuite, dans le langage politique, chez les femmes, ce serait quelque chose comme une masculinisation excessive.

Quelle est la finalité de l’Utopie ; est-ce le politique qui permet l’égalité ? Est-ce subvertir les normes sexuelles ?

Ou encore est-ce sortir de l’opposition sujet / objet ? Il y a eu un long parcours historique pour que les femmes puissent devenir sujet. Les femmes ont été longtemps des objets (d’échange par exemple, considérées comme des marchandises). Mais conquérir la position de sujet n’a pas fait disparaître la position d’objet. C’est un couple infernal, car non nécessaire, et qui pourtant perdure : il n’y a qu’à voir comment encore la femme est mise sur le même plan que la voiture.

La femme est productrice de signe, la femme peut être emblème. Les femmes sous la burqa en Afghanistan sont devenus le symbole de tout un peuple opprimé. Les femmes qu’on lapide au Niger sont le lieu où se joue des enjeux politiques entre un pouvoir central et un pouvoir régional. Les filles voilées à l’école servent à faire des signes politiques sur l’intégration, la laïcité, le fait religieux... Mais en attendant, quand la femme est utilisée comme signe ou emblème, si elle peut être sujet, elle est en même temps objet.

La vraie question philosophique sur la pertinence serait : y a-t-il une solution à la question utopique ? La non-historicité de la question des sexes empêche de répondre alors que l’histoire est le creuset des solutions possibles.

-  Question de la salle : le féminisme est-il une idéologie ?

Poulain de La barre écrit dans ‘De l’égalité des deux sexes’ : « les hommes sont juges et parties ». Jusque là, les hommes sont ceux qui ont produit le savoir. Quand les femmes en produisent, elles ne sont ni plus ni moins juges et parties que les hommes.

La question est : qui pense ? On ne fait pas de la recherche féministe. Il y a des individus féministes qui font de la recherche. La recherche féministe n’existe pas plus que la science prolétarienne. Le féminisme, c’est la pensée de l’égalité des sexes. Et ensuite, il y a une production de savoir.