g[Chiennes de garde] Sur le masculinisme de Bourdieu


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Droit de réponse
Sur le masculinisme de Bourdieu
Lettre ouverte à M. Thiers-Vidal .

mercredi 4 août 2004

par 
Muriel Biancalana-Covelli


Ma réponse se fera point par point et rectifiera les erreurs pour montrer la véritable réflexion de Bourdieu sur la domination masculine.




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par Muriel Biancalana-Covelli

Les points suivent le développement du texte.

1/ Je ne vois pas l’intérêt de mentionner deux exemples d’une linguiste, exemples intéressants par ailleurs, car vous ne les analysez pas du tout et vous ne citez pas les ouvrages concernés.

2/ Quant à votre définition personnelle du masculinisme, elle n’apporte rien de plus à ce qu’ont dit Bourdieu ou Le Doeuff.

3/ Vous affirmez que Bourdieu ignore le travail de personnes comme Delphy, Tabet ou Mathieu. Il cite l’ouvrage de ces femmes p.47 de son livre, il n’ignore donc pas leurs travaux. Dans le texte de Nicole-Claude Mathieu (« de la conscience dominée »), cette dernière réfléchit et critique la notion de consentement (des femmes à leur propre situation) qui « annule quasiment toute responsabilité de la part de l’oppresseur » dit-elle. C’est d’ailleurs dans cette page que Bourdieu explique que « la révolution symbolique qu’appelle le mouvement féministe ne peut se réduire à une simple conversion des consciences et des volontés. »et Bourdieu d’enchaîner ensuite sur le fait que « les femmes sont traitées dans le marché des biens symboliques comme des objets qui circulent de bas en haut. » Toute sa démonstration relève ensuite de ce qu’il a pu étudier concernant la société kabyle.

4/ Dans cette même p 47 en note de bas de page , Bourdieu écrit : « il faut noter en passant que les avancées les plus décisives de la critique de la vision masculine des rapports de production (comme la minimisation, dans le discours et le rituel, de la contribution féminine) ont trouvé leurs appuis les plus sûrs dans l’analyse ethnologique des pratiques, rituelles notamment et de citer les textes de P. Tabet et NC Mathieu.

5/ Lorsque vous mentionnez « l’essentiel des dispositions féminines » p 106 de son livre, vous vous permettez d’évacuer complètement le passage suivant qui traite de ces dispositions et qui ne sont pas décrites de façon générale mais qui sont pour lui si l’on garde l’ensemble du paragraphe : « (...) l’essentiel des dispositions féminines : si toute relation sociale est, sous un certain rapport, le lieu d’un échange dans lequel chacun livre à l’évaluation son apparaître sensible, la part qui (...) revient au corps (...) est plus grande pour la femme que pour l’homme. » Et Bourdieu de mentionner dans la suite et également auparavant l’importance du corps et de l’aspect physique pour les femmes. Il a dit quelques lignes plus haut que « les femmes sont rangées du côté du paraître et du plaire. » Vous ne pouvez pas nier que dans notre société ceci est bel et bien le cas (cf la publicité où les femmes ne sont que des corps ou l’habituel refrain du printemps pour un corps parfait avant les vacances ! !)

6/ Concernant votre note 4 sur le fait que Bourdieu ne parlerait que de violence symbolique, vous omettez d’exprimer son propos qui n’est pas neutre. Il parle effectivement du sens qu’il entend donner à la violence symbolique et il ajoute : « on suppose parfois que mettre l’accent sur la violence symbolique, c’est minimiser le rôle de la violence physique et (faire) oublier qu’il y a des femmes battues, violées, exploitées, ou, pis, vouloir disculper les hommes de cette forme de violence. Ce qui n’est pas du tout le cas évidemment. » il explique ensuite que cette violence symbolique est, en général, mal interprétée par les lecteurs qui pensent que puisqu’elle est symbolique, elle serait sans effets réels. Bien au contraire cette violence symbolique est incorporée, elle est dans les corps : voir « le savoir par corps » cher à Bourdieu dans Méditations pascaliennes. Par conséquent vous ne pouvez pas affirmer que la vision de Bourdieu est désincarnée ! Il explique également dans cette p40 le fait que lorsqu’il se réfère à l’ethnologie certains pensent que « c’est un moyen de restaurer, sous des dehors scientifiques, le mythe de « l’ éternel féminin » (ou masculin) ou, plus grave, d’éterniser la structure de la domination masculine en la décrivant comme invariant et éternelle. Alors que, loin d’affirmer que les structures de domination sont anhistoriques, j’essaierai d’établir qu’elles sont le produit d’un travail incessant (donc historique) de reproduction auquel contribuent des agents singuliers (vous qui vous demandiez où étaient le sujet, l’agent !) et des institutions, Famille, Eglise, Ecole, Etat. » Vous voyez donc bien que Bourdieu ne fait pas peser toute la responsabilité de leur situation aux femmes. Il est également superflu de penser qu’il accuserait les féministes de mal interpréter ses écrits et sa définition de la violence symbolique, je pense qu’il est loin de cette posture de victime incomprise.

7/ C’est là, il me semble, qu’il y a une contradiction, lorsque vous affirmez, je vous cite : « (...) d’envisager comme question principale la participation des hommes à l’oppression des femmes et non celles des femmes à leur propre oppression » , vous aviez d’ailleurs écrit un peu plus haut que « les hommes disposent d’une bien plus grande marge de manœuvre symbolique et matérielle pour agir sur les rapports sociaux de sexes » d’où l’intérêt pour vous de faire peser le poids politique sur les hommes afin de mettre un terme à la violence symbolique. Vous savez, j’imagine, que les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes intérêts de ce point de vue-là. Je vous invite à lire l’article de C . Delphy dans le Monde Diplomatique de mai 2004, Retrouver l’élan du féminisme : « (...) le mouvement féministe vit toujours (...) grâce à la pratique non-mixte. Celle-ci se révèle nécessaire parce que les hommes n’ont pas le même intérêt-ni objectif ni subjectif- à lutter pour la libération des femmes. Mais surtout parce que les opprimé-e-s doivent définir leur oppression et donc leur libération elles/eux mêmes, sous peine de voir d’autres les définir à leur place. » Si l’on pousse votre raisonnement jusqu’au bout cela donne : laissez- nous faire, nous les hommes on a une marge de manœuvre, vous les femmes vous ne pouvez pas le faire.

8/ Lorsque vous citez la p 64 sur l’accomplissement des tâches subalternes vous tronquez de nouveau les propos de Bourdieu. Il fait en effet allusion ici à ce que l’on appelle parfois « la vocation » et que lui considère comme une rencontre entre les dispositions et les positions. Dans ce paragraphe Bourdieu faisait état de ce qui contribue à faire que les femmes s’orientent vers des métiers dits « féminins » parce qu’il correspondent à ce que la société considère comme métiers féminins et à ce que les femmes considèrent elles-mêmes comme féminin. Il y a bien sûr des femmes qui conduisent des poids lourds, mais n’oubliez pas qu’il y a toujours quelqu’un, homme ou femme, pour leur dire que ça n’est pas féminin. Comme lorsque vous voyez une femme fumer un gros cigare, vous pouvez tiquer en voyant une femme user d’un objet masculin...

9/ Concernant votre allusion à la p55 du livre sur les hommes victimisés par Bourdieu. Etre victime de la représentation dominante tout d’abord n’implique pas qu’il y ait déresponsabilisation des hommes dans les violences exercées sur les femmes. Surtout que Bourdieu parle ici (chapitre intitulé virilité et violence) de ce qui se passe dans la société kabyle : où pour les hommes la noblesse ou le point d’honneur sont très importants. Il dit ensuite qu’il y a également dans nos sociétés modernes des attitudes et des comportements qui incombent aux hommes (aux vrais hommes comme pourraient ajouter certains et certaines). Ce qu’il nomme « les signes visibles de la masculinité » à travers le body-building et les sports de combat. Ce qui montre qu’il ne met pas en avant la masculinité comme vertu et la virilité comme valeur négative. Vous faites également un mauvais procès à Bourdieu car quand il affirme qu’il y a un travail de différenciation active par rapport au sexe opposé (tout comme Simone de Beauvoir a écrit dans Tout compte fait : « on ne naît pas mâle on le devient » faisant écho à la phrase du Deuxième sexe.),vous semblez rejeter ce qui fait qu’un homme est un homme pour vous focaliser sur les violences exercées sur les femmes. Pourquoi ?

10/ Quant à votre citation de la p76 du livre, vous l’avez sortie de son contexte. Vous oubliez de mentionner que Bourdieu fait appel à Virginia Woolf (chapitre intitulé la vision féminine de la vision masculine) et à son livre La promenade au phare qui traite des relations entre les sexes. La citation est : « (...) une évocation incomparablement lucide du regard féminin, lui-même spécialement lucide sur cette sorte d’effort désespéré et assez pathétique dans son inconscience triomphante, que tout homme doit faire pour être à la hauteur de son idée enfantine de l’homme. » La remarque concerne Woolf et ce qu’elle a dit des rapports entre les sexes dans ses livres et ici tout particulièrement Mrs Ramsay (l’héroïne du livre de Woolf) qui prend régulièrement son mari, personnage hautement masculin, bon père, au début du roman, en flagrant délit d’enfantillage : le mari de Mrs Ramsay joue à la guerre ! (et si dans la suite du texte Bourdieu parle des hommes comme étant capables de se prendre au jeu, tels des enfants, il faut savoir ce qu’il entend par « jeu », et cela oblige alors à revoir toute sa théorie sur le monde social : le jeu étant l’implication des agents dans le monde social.)

Remarques concernant vos notes :

Note 7 : elle est erronée et de plus elle n’a rien à voir avec la victimisation des hommes. « les mêmes dispositions qui inclinent les hommes à abandonner aux femmes les tâches inférieures (...) les portent aussi à leur reprocher leur « étroitesse d’esprit » ou leur « mesquinerie terre à terre ». » Ce que vous citez en note 7 concerne la p38-39 du livre et ensuite vous notez une citation de la p57 et ensuite de la p76 : cette succession de citations nuit au sérieux que vous souhaitez donner à votre propos. P38-39 Bourdieu traite du mépris habituel, de la hauteur des hommes qui n’aiment pas les tâches subalternes d’intendance. N’est-ce pas là la description d’une réalité sociale concrète : même si les lingettes Swifer sont très utiles et simples d’utilisation, ce sont toujours les femmes dans la pub et dans la réalité qui les utilisent. En résumé, il dit que les hommes n’aiment pas les tâches inférieures car ils ont une image de leur dignité, ils laissent donc cela aux femmes et sont dans le même temps capables de critiquer les femmes parce qu’elles sont trop terre à terre , trop soucieuses des tâches inférieures.

Note 12 : Bourdieu reprend les résultats d’un travail de recherche dans lequel 2 auteurs parlent des homosexuels, « qui ayant été éduqués en tant qu’hétérosexuels, ont intériorisé le point de vue dominant et peuvent prendre ce point de vue sur eux-mêmes et qu’ils comprennent mieux le point de vue des dominants que ces derniers ne peuvent comprendre le leur. » et effectivement il considère que les homosexuels, en tant que dominés ( dans une société majoritairement hétérosexuelle, avec des couples mixtes mariés avec des enfants) et ayant connu le point de vue dominant, car en général la pression sociale fait q’un jeune ou une jeune n’avoue guère son homosexualité avant un certain âge, peuvent participer aux luttes féministes. ( voir la fin de l’ouvrage où il parle du mouvement gay et lesbien.)

Enfin concernant votre note 10 et votre note finale :

Je ne comprends pas votre note 10, n’auriez-vous pas apprécié que p122 Bourdieu utilise le terme « dénonciations pharisiennes du révolutionnarisme. » La phrase que vous citez vient d’une note de bas de page où Bourdieu explique qu’il est délicat pour un homme de penser « l’expérience » de la féminité et qu’un homme qui tente de le faire est attaqué : comme il dit auparavant que des hommes ou des femmes peuvent attaquer une féministe en l’accusant d’être « condescendante pour les femmes ».(alors qu’une féministe, il prend l’exemple de Catharine MacKinnon p 122, essaie d’expliquer en quoi « les femmes sont objets de condescendance »). Il affirme que le soupçon qui pèse sur un homme qui traite de la différence des sexes est utile : P123 : « parce que ayant affaire à une institution qui est inscrite depuis des millénaires dans l’objectivité des structures sociales et dans la subjectivité des structures cognitives, et n’ayant donc pour penser l’opposition entre le masculin et le féminin qu’un esprit structuré selon cette opposition, il s’expose à employer comme instruments de connaissances des schèmes de perception et de pensée qu’il devrait traiter comme des objets de connaissance. » Par conséquent il ne dit absolument pas qu’être un homme est un obstacle, d’ailleurs vous liez obstacle, terme qui est le vôtre à la suite qui est dans la note de bas de page et qui concerne autre chose : Ce que Bourdieu explique dans la note de bas de page (p123) c’est qu’il ne pense pas utile le « nous », entre autre, que peuvent employer les féministes qui parlent des femmes et qui savent de quoi elles parlent, parce que femmes, et la revendication d’un monopole ( qui serait de dire qu’il n’y a que les femmes qui peuvent parler des femmes) car c’est ainsi remettre en question l’universalisme de la République des sciences. La remarque de Mathieu que vous citez est en ce sens très intéressante,( concernant le traitement différent que Bourdieu opère vis-à-vis des homosexuels et des femmes) mais elle aurait dû être mieux expliquée.

Enfin dans les derniers mots de votre propos : il dit simplement (et ne critique pas Mathieu, c’est une distinction critique sur son travail , ce qui signifie bien pour lui l’intérêt de ce travail) qu’elle n’a pas poussé jusqu ‘au bout l’analyse des limitations des possibilités de pensée et d’action que la domination impose aux opprimées. Il y a des limitations car une simple prise de conscience ou une simple volonté ne suffisent pas à faire changer les comportements : il ne parle pas des femmes comme étant des incapables voire des débiles, ce que laisse sous-entendre votre dernière phrase.

Bourdieu, à mon sens, n’ignore pas les travaux féministes et s’il ne les mentionne pas suffisamment selon vous c’est qu’il considère sans doute que les féministes sont assez grandes pour se défendre toutes seules. En outre si le monde social est un lieu de pouvoir, le monde intellectuel l’est bien davantage et je ne vois pas pourquoi les intellectuelles féministes attendraient naïvement une reconnaissance d’un tel milieu. N’oublions pas que les femmes du mouvement « ni putes, ni soumises » ne se reconnaissent pas dans les féministes actuelles, elles ont bien raison car si le but de ces dernières ou celui de NC Mathieu est d’attendre la reconnaissance de leurs écrits, il faudra leur expliquer que les intellectuels ne doivent pas encore être à ce stade de schizophrénie : quand on est dominant, dans un milieu avec une telle rivalité on ne renonce pas à ses privilèges. Un texte comme celui de Minc,Epîtres à nos maîtres est 100 fois plus dangereux que celui de Bourdieu, car quand ce dernier écrit, il sait très bien d’où il écrit : il sait qu’il est homme, blanc, avec un tel parcours social, évoluant dans le monde universitaire. Vous faites, à mon sens, un mauvais procès à Bourdieu qui est un des rares intellectuels à avoir pensé les changements et les permanences dans la domination masculine. Et si les propos de Bourdieu ne plaisent guère, c’est sans doute parce que pour lui, l’être humain est entre l’automate (voir son goût pour Pascal) et la créature complètement rationnelle ; il est donc difficile voire douloureux de découvrir sous sa plume que la liberté, la conscience ou le libre arbitre sont bien peu de choses.

Muriel Biancalana-Covelli

Pour lire ou relire l’article de L.ThiersVidal : http://chiennesdegarde.org/article....