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L’arrangement des sexes, Erving Goffman

lundi 26 août 2002

par 
Mathieu


Ce texte inédit du fameux sociologue énonce magistralement comment nos croyances en des différences "naturelles" entre hommes et femmes sont à la fois injustifées et constamment renforcées.




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par Mathieu

Pourquoi traduire aujourd’hui un texte aussi ancien ?

Ce texte, jusqu’ici inédit en français, est un long article d’Erving Goffman datant de 1977.

Erving Goffman, qualifié de "microsociologue" par Isaac Jospeh, fut un sociologue de très haute volée, qui reste une référence pour beaucoup de chercheur-e-s en sciences sociales et humaines. Dans ses travaux, il a particulièrement porté son attention à la description de "rites d’interaction". Son approche en effet ne consiste pas à chercher une théorie générale du monde social, mais à fournir des éléments de compréhension de situations-clefs, que nous rencontrons tou-te-s fréquemment ou quotidiennement.

Comme s’il ne parvenait à perdre son étonnement de voir que la société fonctionne, Goffman s’est attaché à décrire COMMENT nous nous débrouillons toutes et tous, pour qu’elle fonctionne.

Dans les situations sociales qu’il décrit, nous sommes sur une scène où nous interprétons des rôles codifiés, qui nous permettent de limiter les affrontements et de réguler nos interactions.

C’est, dans une large mesure, cette approche qui est développée dans ce texte. Toutefois, plus que dans d’autres travaux, on touche ici du doigt l’idéologie, et par conséquent une approche plus générale de la société qui peut surprendre de la part de cet auteur, mais qui dans le cas présent apporte un surcroît de cohérence aux conclusions.

Ce texte passionnant paraîtra peut-être banal à qui a déjà une culture et/ou une réflexion féministe. Mais justement, sa mise à l’écart et son oubli sont d’autant moins compréhensibles que la plupart des féministes françaises actuelles peuvent se reconnaître dans ce qu’écrit ici Goffman. La préface de Claude Zaidman revient sur ce long oubli et ses possibles explications. D’ailleurs ce livre fait partie de ceux dont il est heureux de lire la préface avant le texte (car paradoxalement, ce n’est pas toujours le cas).

Ce texte est composé de 9 courts chapitres à la suite les uns des autres. Le résumé qui suit en reprend grossièrement le cheminement en spirale.

1/ le sexe sert à définir un code fondamental de l’ordre social

2/ ce ne sont pas les différences biologiques objectives qui justifient les différences sociales entre les sexes

3/ nous appartenons à des classes sexuelles, classes d’un type particulier

4/ la position des femmes est spécifique par leur relatif isolement, et elles s’inscrivent dans des rituels qui activent la différence hiérarchique hommes-femmes

5/ le système de cour

6/ l’absence de contraintes extérieures est un leurre

7/ la fiction différentialiste s’auto-justifie

8/ les idéaux de féminité sont intégrés et défendus par les 2 sexes

9/ une organisation sociale de la vulnérabilité sexo-différenciée.

L’arrangement des sexes, un "système" de relations ?

Dans sa préface, Claude Zaidman n’hésite pas à dire que Goffman propose "une description concrète du système de relations entre les sexes" (p. 34). Cette expression ne vient pas par hasard, et elle est d’une importance considérable. Car d’une part la description des rapports sociaux de sexe en termes de système est un enjeu fondamental pour les féministes, et d’autre part la description du fonctionnement concret, quotidien, de ce système, est l’une des plus grandes difficultés à laquelle nous féministes sommes confronté-e-s. Si ce texte d’Erving Goffman n’y suffit pas entièrement, du moins il propose des pistes valables.

Dès le début de son texte, Goffman utilise un vocabulaire qui, sans employer le mot, décrit bel et bien un "système". Ainsi dès les premières lignes il décrit le sexe comme la base d’un "code fondamental" (p. 41), "code conformément auquel s’élaborent les interactions et les structures sociales". On peut supposer que parler de code implique qu’on décrive un ordonnancement, et quelques lignes plus loin c’est bien "l’ordre public" qu’il s’agit de maintenir.

Goffman fait donc l’hypothèse que le sexe et les relations de sexe sont codifiées de manière à maintenir un ordre social. Il va s’attacher ensuite à en décrire le fonctionnement.

Goffman constate que l’argument des différences biologiques revient constamment comme justification ultime des différences sociales entre les sexes. Or ces différences biologiques ne sont pas une explication valable, d’un point de vue scientifique, dit-il. Cela pose donc une question, comment se peut-il qu’un argument si peu valide fonctionne avec une telle efficacité ?

Toujours sans nommer un "système", l’auteur explique que cela "suppose tout un ensemble intégré de croyances et de pratiques sociales, ensemble suffisamment vaste et cohérent pour justifier" ledit argument "fonctionnaliste". Goffman donne ici rien moins qu’une définition d’un système, à la fois social et idéologique.

L’enjeu

Cela une fois posé, l’enjeu théorique apparaît plus clairement : "Ce ne sont pas, dès lors, les conséquences sociales des différences sexuelles innées qui doivent être expliquées, mais la manière dont ces différences ont été (et sont) mises en avant comme garantes de nos arrangements sociaux, et surtout la manière dont le fonctionnement de nos institutions sociales permet de rendre acceptable cette manière d’en rendre compte" (p.44).

Vaste programme que voilà, et qui nous permet de saisir que si le sexisme n’apparaît pas au yeux de beaucoup de personnes, ce n’est pas sans raison et cela ne signifie pas qu’il n’existe pas.

"Dans toutes les sociétés, tous les enfants sont, à la naissance, situés dans l’une ou l’autre de deux classes sexuelles" (p.44), classement binaire qui est réaffirmé à tous les âges de la vie (cette récurrence de l’attribution sexuelle ne doit pas être négligée).

"Il convient donc de répéter que, par le terme de "classe sexuelle", j’entends utiliser une catégorie purement sociologique qui ne s’inspire que de cette seule discipline et non des sciences biologiques" (p.46), mais ces classes sont présentées socialement comme 1/complémentaires, 2/différentes pour des raisons biologiques.

Ce classement binaire "est au commencement d’un processus durable de triage, par lequel les membres des deux classes sont soumis à une socialisation différentielle" (ibid.).

Voilà un point fondamental de la démonstration de Goffman, il décrit comment une distinction sociale (classe sexuelle) est justifiée par l’argument biologique, et donne lieu à une socialisation différenciée, qui elle-même vient justifier le discours de la différence biologique. En d’autres termes, il y a un décalage constant entre le registre de la pratique, qui socialise la différence et la crée, et le registre du discours de justification, qui biologise la différence. Ce qui peut paraître paradoxal est que loin de se contredire ces deux registres pourtant antagoniques se renforcent l’un l’autre.

Comment cela peut-il tenir, fonctionner ?

En langage goffmanien, "bien que le genre soit presque entièrement la conséquence sociale et non biologiques des fonctionnements de la sociétés, ces conséquences sont objectives" (p.47).

Ces différences objectives viennent confirmer l’attribution sexuelle constamment réaffirmée. "Il semble que cette source d’auto-identification soit l’une des plus profondes que nous propose notre société, peut-être davantage encore que la classe d’âge" (p.48-49).

Les différences sociales affirmées depuis l’enfance par l’environnement ne restent donc pas des éléments exogènes d’assignation identitaire ; qu’ils deviennent des éléments majeurs d’auto-définition identitaire leur donne un poids particulier et montre la complexité du mécanisme.

L’efficacité de l’identification genrée tient à la part de réalité objective sur laquelle elle s’appuie, comme on l’a vu. "Les découvertes sur le genre et la sexualité, qu’elles soient bien ou mal fondées, sont assimilées sélectivement -parfois très rapidement- à des visions normatives de la masculinité et de la féminité, ce qui peut leur permettre d’avoir un effet d’autoréalisation sur le comportement objectif de genre. Néanmoins les croyances concernant le genre, la masculinité, la féminité et la sexualité n’appartiennent pas en elles-mêmes au genre, sauf dans la mesure -qui peut être considérable- où les classes sexuelles y adhèrent différentiellement." (p.50). Les croyances en ces différences sont partagées, elles sont communes aux deux classes sexuelles. Voilà une raison de leur efficacité.

De la croyance au fonctionnement quotidien

Comment ces croyances en des différences entre classes sexuelles se traduisent-elles dans la réalité ? Nos comportements en sont-ils affectés ? Oui, nous dit Goffman, et pas de n’importe quelle manière. Goffman a travaillé en profondeur sur les "rites d’interaction" qui sont autant de codes sociaux que nous utilisons sans les formaliser. Ici encore c’est bien de cela qu’il s’agit. "Il semble que, dans presque toutes les sociétés connues, le sommeil, l’éducation des enfants et (à un moindre degré) les repas tendent à se situer dans de petites institutions, ces fonctions -en particulier dans les sociétés modernes- étant organisées autour d’un couple parental marié" (p.54). Le vocabulaire ne doit rien au hasard sous la plume de Goffman, et l’on doit accorder tout leur poids aux mots "institutions" et "organisées".

On saisit mieux, à cette lecture, pourquoi des auteurs comme Pierre Bourdieu ou Jean-Claude Kauffmann se réfèrent ouvertement à Erving Goffman.

"Le problème, dès lors, n’est pas tant que les femmes obtiennent moins, mais de savoir selon quel agencement cela se produit, et quelle est la lecture symbolique qui est donnée de cet agencement" (p.57). En fait, lorsqu’il écrit cette phrase l’auteur a déjà montré dans quelle voie se trouve la réponse, et il a décrit les bases d’un système de domination. Le terme d’agencement est à rapprocher (sans les confondre) d’un outil typiquement goffmanien, le "cadre".

Comment les femmes peuvent être considérées comme une catégorie à part qui ne peut faire groupe

Pour voir comment se produit cette infériorisation des femmes, il faut en dire deux mots en tant que catégorie, et elles ne sont "qu’une des catégories de personnes défavorisées de la société moderne, alors la comparaison avec certaines de ces catégories s’impose d’elle-même, en même temps que la spécification de la place des femmes sur l’échelle des traitements injustes" (p.56). S’il est une comparaison qui a souvent été utilisée dans la littérature féministe, c’est avec la catégorie des enfants. Mais ce n’est pas ici le propos de Goffman, quoique les remarques qui suivent pourraient s’y appliquer également.

Les femmes sont une catégorie spécifique en ceci qu’elles sont obligatoirement AUSSI une sous-catégorie. Une catégorie de la population peut-être ségréguée, isolée du reste de la société "par familles et quartiers entiers" ? C’est le cas des Noirs, mais pas des femmes, qui par définition "sont réparties distributivement dans les ménages sous la forme de filles, puis par la suite, mais encore distributivement, dans d’autres ménages sous la forme d’épouses". Ainsi, à la fois les femmes sont présentes dans toute la société, mais comme elles y sont de manière "distributive" (une par ci, une par là), elles sont isolées (p.59).

Cet isolement est lui-même particulier dans le cas des femmes, car "les femmes sont aussi séparées les unes des autres par les intérêts qu’elles acquièrent dans l’organisation même qui les divise".

Voilà une description majeure de la catégorie "femmes" comme ne pouvant précisément pas devenir un groupe uni, condition dira-t-on d’accès à une conscience commune et une action collective. Comme l’expliquent de manière limpide Yancey et alii, il faut distinguer la catégorie, qui est un ensemble de personnes ayant des caractéristiques communes, du groupe qui est un ensemble de personnes qui interagissent, qui ont des relations entre elles.

Précisément, l’un des traits de la catégorie des femmes est leur isolement les unes des autres qui les empêche d’être un groupe, de s’unir, nous dit Goffman. Différente des hommes mais liée à eux par un mari, un frère, un père, un fils, "ces mâles lui transmettent suffisamment de ce qu’ils possèdent ou acquièrent par eux-mêmes pour lui conférer un intérêt acquis à leur corporation". Au passage on peut lire ici en filigrane l’impact du travail des femmes sur leur possible émancipation en tant que groupe.

Catégorie mais pas groupe, ayant des intérêts matériels variés voire opposés, les femmes partagent pourtant suffisamment de traits communs pour que Goffman puisse parler de "classes sexuelles". Cette terminologie est d’ailleurs partagée avec l’anthropologue Colette Guillaumin, qui elle aussi, comme le présent texte de Goffman, s’efforce de révéler une idéologie qui fait reposer les rapports sociaux de sexe sur "l’idée de nature".

"Le dispositif de cour et le système de galanterie"

Passées ces définitions, l’auteur nous propose de voir les relations en classes sexuelles dans le cas de la cour et de la galanterie.

Ces situations sont très réglées, socialement codifiées. L’apparence, les regards, paroles, attitudes, doivent s’inscrire dans des limites précises. "La bienséance aura un rôle important à jouer ; car l’homme comme la femme vont agir comme si celle-ci n’était pas consciente du fait qu’elle a provoqué une évaluation" (p.63). Nous sommes donc dans un jeu de faux-semblant. Mais pas n’importe lequel, il est fortement asymétrique. En effet, "dans la cour, l’avantage stratégique de l’homme provient de sa capacité et son droit à revenir sur son intérêt à tout moment, sauf peut-être dans les derniers ; celui de la femme provient du contrôle de l’accès à ses faveurs" (p.63).

A demi-mot, on voit ici une inégalité. Les femmes n’auraient que le droit de dire non, sans avoir le droit de s’intéresser ouvertement à tel homme plutôt que tel autre (le texte date de 1977). En revanche, une ambiguïté du texte nous en dit long sur la nature de "l’avantage stratégique" des hommes. "Sa capacité et son droit", écrit Goffman. Voilà qui n’est certes pas la même chose. Que serait cette capacité sans le droit de l’utiliser ? Goffman ne le dit pas, mais on peut, à partir de sa phrase, formuler l’hypothèse que c’est ce droit qui détermine l’avantage des hommes. A tout moment, mettre fin à l’échange, se détourner de celle qui semblait lui plaire, reste possible aux hommes, sans sanction. En creux, on peut lire ici que les femmes n’ont pas ce droit, et une expression me semble illustrer qu’elles ne l’ont pas : "allumeuse". N’est-ce pas ainsi qu’on appelle celles qui s’autorisent à "revenir sur leur intérêt à tout moment" ?

Les femmes seraient donc majoritairement condamnées, à l’époque où écrit Goffman et aux Etats-Unis, au tout ou rien, l’acceptation du dispositif de cour valant acceptation pour tout ce qui peut suivre dans le désir du partenaire masculin. Rapportée au viol, cette froide analyse du "dispositif de cour" prend une résonance nouvelle, qui resurgit plus loin dans le texte.

La galanterie fonctionne, quant-à elle, de telle sorte que les femmes sont contraintes de passer par la protection masculine. "La croyance (dans les sociétés occidentales) veut que les femmes soient précieuses, ornementales et fragiles, inexpertes et inadaptées à tout ce qui exige l’emploi de la force musculaire ou à l’apprentissage de la mécanique ou de l’électricité, ou à tout ce qui comporte un risque physique ; plus encore, qu’elles soient facilement sujettes à la souillure et à la flétrissure" (p.67).

En fait le dernier terme est celui qui donne sa force au premier, sans cette susceptibilité supposée à être "flétrie" ou "souillée", le risque physique ou l’importance de la protection prodiguée par des hommes ne serait pas parée du même prestige. "Les hommes auront l’obligation de s’interposer et de les aider" (p.67). Comment les femmes pourraient-elles alors développer une aptitude à l’exercice de la force, sans même parler de combat, puisque l’obligation sociale des hommes à ne pas les laisser faire devient de facto une obligation des femmes à ne pas exercer leur force physique, encore moins à la développer. Faute de pouvoir s’essayer à de tels exercices, les femmes ne peuvent que douter de leur potentiel physique, tandis que les hommes leurs donnent fréquemment la preuve du leur. Notons que ces jeux de force débutent dès l’enfance (bras de fer, concours de lancer, etc.).

La galanterie, nous dit Goffman, est plus qu’une simple courtoisie envers une personne connue. Il relève qu’elle oblige les hommes à adopter certaines attitudes protectrices envers toute femme. Ce n’est pas anodin. "Cette extension à la catégorie entière est très exactement confirmée par le fait que la manière dont un homme se montre galant envers son épouse peut prendre une forme impersonnelle, forme parfaitement appropriée à l’égard de toute femme, et par le fait que des attentions mineures peuvent fournir aux hommes une raison plausible pour se rapprocher de femmes présentes qui leur sont inconnues". (p.68). Ce que nous dit ici l’auteur, c’est qu’une forme de rites sociaux d’amabilité, d’attention, a deux fonctions allant bien au-delà : maintenir les femmes dans la dépendance physique des hommes, et les exposer à la drague de tout homme.

L’idéologie sous-jacente de la galanterie va donc très loin. C’est du moins ce que pense Goffman, puisqu’il poursuit son propos en estimant que "une autre confirmation, bel exemple même s’il s’agit d’un acte horrible, est celle que rapporte la littérature sur le viol". En effet, souvent les femmes victimes de viol supplient leur agresseur, leur disent "s’il te plaît", expression et attitudes que l’auteur trouve hautement significatives du rapport présent dans la galanterie.

De sorte que si Goffman relève que le système de cour comporte pour l’homme des obligations, il est aussi un privilège, "car il peut utiliser cette obligation de façon sélective" (p.69). Avec pour conséquence que "la femme peut se trouver obligée de témoigner de la gratitude, de marquer son soulagement, etc. Il facilite ainsi et encourage l’expression par la femme de marques d’intérêt à son égard, si elle se trouve dans cette disposition d’esprit, et peut même l’y contraindre quelque peu" (p.69). Voilà un point de vue qu’on ne pourra accuser de solidarité masculine, à nouveau la courtoisie y est présentée comme le masque d’une contrainte exercée par l’homme sur la femme.

Ce système de courtoisie contribue à réprimer les femmes et les obliger à rester sur leur quant-à-soi dans une assemblée mixte, "étant donné que les hommes vont guetter des encouragements, surveillant tout écart à la réserve habituelle des femmes qui en serait le signe" (p71). Ces écarts seraient pris comme des invites sexuelles, un "signe d’accessibilité". Autant dire que les femmes sont épiées et le moindre de leurs gestes jaugé à l’aune d’une norme très stricte. Ne peut-on voir là la version mondaine, civile, des accusations contre les "allumeuses" ou les victimes dont l’agresseur maintient que "elle attendait que ça" ? Goffman puise ses exemples dans la société policée, bourgeoise, mais les mécanismes qu’il met à jour nous invitent à prendre en considération tout un continuum social d’expressions de cette contrainte, dont le viol ne serait une version extrême mais pas si éloignée dans ses fondements de la galanterie bourgeoise. Il en conclut en tout cas que nulle sanction officielle n’est nécessaire, la pression est telle que les femmes s’autorégulent pour se préserver.

Là est tout le paradoxe, car la courtoisie a aussi pour vocation de réguler les interactions sociales, d’éviter les tensions, et l’on voit qu’elle est en même temps un instrument de domination. Le masque vertueux sert avantageusement cette deuxième fonction moins glorieuse.

Une complémentarité s’organise entre les sexes

Cette complémentarité, très valorisée par la société, favorise l’union en couple hétérosexuel [nous précisons]. Chacun et chacune entendant obéir à sa "nature", apparaît le besoin d’une personne de l’autre sexe, qui permettra de ne pas s’écarter de sa "nature", les rôles étant répartis. Mais "comme telles, les personnes n’ont pas besoin les unes de autres de cette manière, elles n’ont ce besoin qu’en tant que leur identité est fondée sur le genre" (p.74). Autrement dit, une femme peut travailler et faire le bricolage, un homme peut faire les courses et le ménage, ce qui est le lot des célibataires. Goffman nous dit que ce qui tend à nous en empêcher est le "besoin" que nous ressentons de nous conformer à ce qu’est "être un homme" ou "être une femme".

La famille, "comme lieu de socialisation", est un lieu d’apprentissage et d’intégration de ces attitudes et opinions. "L’éducation familiale des deux sexes sera différenciée, elle commencera par orienter la fille vers un rôle domestique" (p.74). Deux principes entrent en concurrence dans la sphère familiale. Le premier est l’égalité entre enfants, le second est celui de comptes séparés pour filles et garçons. Goffman prend pour exemples le garçon auquel on donne un plus grosse part de gâteau, et de la fille à qui on réserve le lit le plus confortable. Il nous rappelle que "ces comptes qui font appel au genre ne cesseront d’être utilisés" (p.75).

Ces comptes interviennent durant toute l’enfance, et "chaque sexe devient un dispositif de formation pour l’autre sexe, dispositif qui s’introduit au coeur de la maison" (p.77).

La sphère familiale joue donc un rôle important dans la différenciation des sexes, de manière précoce et continue. Les attitudes et dispositions apprises dès le plus jeune âge sont tenaces et deviennent partie intégrante de la personne. Une telle efficacité fait dire à Goffman que "le genre est l’opium du peuple, et non la religion" (p.78). Nul-le ne souhaite apparaître comme déviant au regard de la norme sexuée.

Ces différences liées à l’intime vont bien au delà de ce qu’impose la biologie. Dans les entreprises, hommes et femmes disposent généralement de toilettes séparées, de même pour les salles de repos ou vestiaires. Il est couramment admis que les toilettes des femmes ont vocation à être plus spacieuses, mieux entretenues et plus avenantes, alors que "les personnes des deux sexes [sont] assez similaires en ce qui concerne la question des déchets et de leur élimination" (p.79).

Cette sphère met donc en oeuvre, comme dans la famille, une combinaison "ensemble-séparés" (p.80), qui active d’autant plus l’idée de la différence qu’elle manifeste une rupture (répétée) avec la non-séparation. Cette "ségrégation périodique" (p.80) "garantit que les différences sous-culturelles peuvent être réaffirmées et rétablies par la mise en présence des sexes" (ibid.).

Goffman nous invite donc à penser que la mixité tend à conforter l’idée des différences sexuées, chez les personnes des deux sexes. Du moins certaines mises en oeuvre de la mixité.

Cela ne signifie pas pour autant que la ségrégation réelle soit inexistante. L’auteur rapporte que dans de nombreux espaces publics, "les installations destinées aux femmes ont du être ajoutées à celles qui existaient déjà" (p.81). Le coût de ces installations nouvelles a souvent été retenu comme argument pour refuser d’embaucher des femmes. Plus récemment, un certain nombre d’installations militaires ont été l’objet du même raisonnement ségrégationniste, en particulier les sous-marins.

Goffman ne nie pas le bien fondé d’avoir des toilettes séparés, la question n’est pas là. Elle est dans les différences admises entre ces toilettes, et dans leur utilisation comme argument de ségrégation.

Ni la ségrégation ni la ségrégation périodique ne sont donc le cas unique.

Cette mixité des espaces, assez générale y compris au travail (ne serait-ce que par l’emploi de femmes comme secrétaires), fait que les hommes sont dans l’ensemble en situation d’user de courtoisie. Cette courtoisie peut, selon des dispositifs traditionnels, prendre une forme "avunculaire" (p.83), dans le cas notamment des femmes secrétaires au service d’un patron plus âgé, qui lui demande souvent de menus services extra-professionnels et use envers elle d’un ton familier.

La sphère professionnelle est ainsi occasion, pour des hommes de haute position, d’un badinage a connotation sexuelle, qui oblige à user des règles courantes de courtoise. Mais ce cadre professionnel est socialement structuré, par le recrutement notamment. Goffman le résume en termes bien plus assassins : "le monde dans lequel vivent les hommes est une construction sociale qui les tire chaque jour de leur milieu conjugal pour les placer dans ce qui apparaît comme un univers entièrement masculin ; mais ces environnements s’avèrent stratégiquement pourvus en femmes relativement attirantes" (p.85).

De même que l’espace public ou professionnel est sexuellement structuré, toute interaction qui y prend place. "Dès le tout début d’une interaction, il existe un préjugé favorisant les formulations en termes de sexe" (p.88). De sorte que les différences de traitement ou de position selon le sexe ne peuvent être accordé au seul hasard ni à des facultés individuelles. Au contraire, la dimension sexuée est soulignée par le discours, perpétuellement présente dans l’interaction.

Mais comment, alors, ces fictions sexuelles sont elles socialement élaborées ? (p.89)

La formation au combat, à l’affrontement physique, est très présente dans la représentation masculine et la représentation de soi des hommes, qui estiment devoir pouvoir se défendre physiquement. Cette prégnance de la représentation mythique de la violence va jusqu’à une valorisation implicite du viol, selon l’image courante d’une femme qui commence par résister et finit par caresser amoureusement son amant (p.91). Le support et la légitimation de la violence masculine résidant dans l’appropriation, y compris dans la métaphore de la chasse (ibid.).

Domination et dépendance sont légitimées dans notre quotidien par la multitude d’exemples qui les accréditent

En moyenne, les hommes sont plus âgés que leur compagne et dans une position professionnelle supérieure. Autant de signes qui peuvent être perçu comme des signes de plus grande maîtrise, et lâchons le mot, de supériorité. Goffmann, qui esquisse ici en peu de mots, ne fait que nous suggérer qu’un organisation sociale inverse est imaginable et nous fournirait une toute autre perception des rapports entre hommes et femmes.

La formation commence bien entendu avant le couple, et les jeunes hommes sont entraînés à la compétition, bien plus que les jeunes femmes. Goffmann écrit en 1977, dans un pays où les équipes universitaires sont masculines et évoluent devant un public stimulé par des pom-pom girls et sous le regard des queens of prom.

Cette compétition, pas seulement sportive ni universitaire, a une fonction et des effets. "On devrait tout aussi bien considérer ces cadres de la compétition comme le seul moyen à notre portée pour constituer le monde tel que nous prétendons qu’il est" (p.95).

L’image sociale procurée par ces performances physiques rejaillit dans des domaines où pourtant nulle aptitude corporelle exceptionnelle n’est requise (p.96). Mais le cadre quotidien des interactions masculines est pourtant bel et bien un lieu de reproduction de cet imaginaire, par une "espièglerie" d’une forme particulière, faite d’accolades fermes, d’attouchements manifestant la puissance musculaire (poignée de mains, claque dans le dos) et de compétitions improvisées (courses, bras de fer...). Le registre de la compétition physique imprègne nettement la gestuelle et les interactions masculines, et permet par la menace ou au contraire son évitement de manifester aux femmes le rôle protecteur des hommes.

Autant d’exemples qui sous des dehors anodins n’en sont que plus illustratifs. Goffmann, dans l’un de ses très rares effets explicites de conceptualisation (dans cet ouvrage), baptise ce qu’il dénomme des genderisms (traduit ici par "comportements de genre") p.99.

Ces genderisms "ne sont pas produits sous l’effet d’un environnement en lui-même insensible à leur manifestation, mais par un environnement, en quelque sorte, conçu pour leur évocation" (p.99). C’est bien là une thèse majeure du livre et le but de sa démonstration.

Tout environnement matériel, toute interaction et en particulier la gestion de la parole (p.101), fournissent le "matériau" pour la manifestation des comportements de genre.

"C’est là que la classe sexuelle se donne à voir, là dans l’organisation de l’interaction en face à face, car c’est là que les présupposés sur la domination sexuelle peuvent être utilisés pour déterminer qui décide, qui mène le jeu et qui s’y soumet" (p.102). On notera que ce propos est entièrement corroboré par les études sur la conversation en tête à tête (cf. Corrine Monnet).

L’efficacité du processus tient à ce que "les idéaux traditionnels de la féminité et de la masculinité" sont défendus chacun par les deux sexes et non l’un d’entre eux. Dans les deux cas le référent est commun aux deux sexes, sans quoi il serait bien plus fragile. Or ces idéaux recommandent aux femmes de se tenir dans une position de retrait par rapport à la compétition masculine.

"C’est alors que ces idéaux ont une conséquence politique, celle de soulager les personnes qui sont mâles de la moitié du poids de la compétition à laquelle ils auraient à faire face" (p.105).

Le lien entre l’intime, le quotidien, et le politique, éclate ici. Ce dernier pas est déterminant dans l’abord des relations entre sexes comme système.

La relégation symbolique, politique, économique des femmes, doit s’appuyer sur une valorisation de l’idéal féminin. Il n’est pas ici question de confort ou de cordialité des relations. Cela tient à la spécificité de la classe sexuelle des femmes, qui comme on l’a vu n’est pas ségréguée mais constamment en relation avec celle des hommes, y compris voire surtout dans la sphère domestique. C’est un "isolement d’une sorte particulière" (p.106).

Le discours non pas d’égalité mais d’équivalence pourrait-on dire, est dont présent, important, et commun aux deux sexes. Seulement on a vu qu’il coexiste avec des attitudes de domination, un affichage de supériorité. En prolongeant Goffmann on constate donc que ces 2 ensembles de représentation contradictoires ne s’annulent pas mais au contraire neutralisent l’espace sexué, on peut même se demander si le passage de l’un à l’autre registre n’est pas l’outil courant de disqualification des revendications.

Sur Goffmann, je hasarde ici une proposition en m’écartant du compte rendu.

Le fait que les idéaux sexués soient distincts mais communs permet ce glissement, en jouant subrepticement sur le double sens de l’équivalence. On retrouve une forme subtile du separate but equal qui servit si bien l’asservissement des Noirs américains. C’est là que Goffmann nous donne la clé de ce glissement, de ce double-langage permanent, en insistant sur la dualité nature/société de l’argument différentialiste. "Le dispositif de séparation ne peut, en tant que tel, être lié à des questions biologiques, il ne peut l’être qu’aux conceptions populaires en matières de biologie" (p.82). Lorsque le politique recourt au biologique pour se légitimer, ne tient-on pas le pivot de ce glissement de registre ? C’est pourquoi sans doute il revient régulièrement sur cette ambiguïté de l’argument biologisant. Fin de l’extrapolation personnelle.

Refusant officiellement de prendre parti, l’auteur n’hésite cependant pas à dire, après sa démonstration si percutante "l’argument selon lequel notre société est sexiste est certainement valide" (p.107). Le problème n’est pas la supposée complémentarité des sexes, mais "que pour les femmes cette complémentarité signifie aussi une vulnérabilité et, au sentiment de certaines, une oppression" (p.107).

L’espace public nous voit exposés à différents types de risques, "mais la différence entre les sexes en matière de vulnérabilité dans l’espace public" est très forte (p.111). Car de tout l’ensemble de représentations et de pratiques vus plus haut, découle que les femmes encourent un risque d’agression physique et sexuelle bien plus élevé que les hommes (sauf en prison, précise-t-il), y compris dans des formes euphémisées, verbales. "Il s’ensuit, donc, que les femmes sont quelque peu exposées à être "harcelées", de façon chronique ; car ce qu’un homme peut abusivement obtenir d’elles en les attirant dans la conversation ou en prolongeant abusivement une conversation déjà entamée peut lui apporter beaucoup (et à elle aussi), à savoir une relation, et si ce n’est le cas, au moins une confirmation de son identité de genre" (p.113-114).

L’identité de genre joue un rôle majeur ici, or on a vu qu’elle implique la vulnérabilité des femmes et leur exposition aux initiatives masculines, que la courtoisie les empêche de maîtriser à égalité. La boucle est bouclée, et l’on retrouve le continuum de la courtoisie à l’agression. Après avoir attribué à "certaines" le sentiment d’oppression, Goffmann avalise donc cette perception.

Au final, la thèse centrale de Goffman est que les attitudes sexuées servent à ratifier et même construire la différence, de manière que la croyance que tout repose sur nos différences biologiques nous apparaît ( à tort) comme vraie. Apparaît ainsi progressivement un système, auto-entretenu, avec ses soubassements (croyances) et ses outils (rites d’interaction, sanctions).

Ce texte court et souvent elliptique est bien plus riche conceptuellement qu’il n’y paraît au premier abord.

mathieu arbogast

bibliographie sommaire :

sur Erving Goffman :

Isaac Joseph, Erving Goffman et la microsociologie, PUF, 1998.

Collectif, Le parler frais d’Erving Goffman, Minuit, 1989 (Colloque de Cerisy de 1987).

à noter un article de Goffman sur l’image des femmes dans la publicité dans les moments et leurs hommes, Seuil/Minuit, 1988.

Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir, l’idée de nature, Côté-femmes, 1992.

Corrine Monnet, "La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation", Nouvelles Questions Féministes, vol.19, n°1, février 1998, pp.9-34.

William L. Yancey, Eugene P. Ericksen, George H. Leon, "The structure of pluralism : we’re all Italian around here, aren’t we, Mrs O’Brien", Ethnic and racial studies, n°1, janvier 1985.




     


 
   


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