g[Chiennes de garde] Le pari du féminisme


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Le pari du féminisme

mardi 28 mai 2002

par 
Leirn


Il n’est pas simple d’être féministe et de l’assumer. Et c’est d’autant plus paradoxal parce que, pour nous qui sommes féministes, c’est une libération.

Ceci est un court texte pour tenter de comprendre celles qui ne sont pas féministes.




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par Leirn

Il y a de nombreuses manières de détester être une femme ou ce que cela représente, de se croire rien ou presque, de penser qu’on est une personne sans valeur ou sans avenir.

Il y a celles dont les parents auraient tant voulu un fils et sont obligés de faire avec. Celles qui ont un frère, tellement génial, tellement meilleur, tellement avantagé, un frère qui a tout, tous les droits, toutes les attentions, toutes les opportunités. Celles qui ont des parents qui les aiment très fort, parce que les filles, c’est fragile, c’est mignon, c’est câlin, c’est obéissant, c’est sage, ça restera à la maison pour s’occuper de leurs vieux jours.

Il y a celles qui apprennent leur manque de talent à l’école, parce qu’elles ont le tort de ne pas être très bonnes, ce qui les rend invisibles, du moment qu’elles sont sages. Celles qu’on décourage de faire ingénieure, ou pompière, ou avocate, ou chirurgienne, ou camionneuse ou n’importe quoi d’autre qu’institutrice, infirmière ou secrétaire…

Il y a celles qui découvrent le regard des autres à l’adolescence : trop jolies, elles sont considérées comme étant LE gadget à avoir par les garçons. A avoir, pas à aimer. Pas assez jolies, elles essuient au mieux l’indifférence, au pire, les insultes et le mépris ; elles donneraient tout pour être considérée comme LE joli gadget à avoir.

Il y a celles qui trouvent le monde du travail deux fois plus injuste, deux fois plus dur, parce qu’elles sont harcelées, insultées, dénigrées, maintenues à part, bloquées dans leur avancement, sous-payées, sous-employées, licenciées, poussées à la démission parce qu’elles ne couchent pas, parce qu’elles « tombent » enceinte, qu’elles briguent des postes de pouvoir…

Il y a celles qui intègrent un déni d’elles-mêmes dans la violence, le sang, les larmes, le viol et les coups ; de la part d’un inconnu, d’un ami, d’un parent, d’un supérieur, d’une personne pourtant de confiance. Celles qui ensuite, quand elles se tournent vers leur entourage, découvrent méfiance, accusation ou dégoût.

Il y a celles qui ont connu toutes ces choses et d’autres encore.

Pour elles, se reconnaître féministe, c’est redresser la tête. C’est dire : « Moi, je sais ce que je vaux. Toutes ces femmes, solidaires avec moi, savent aussi que ce n’est pas moi qui mérite ce qui m’arrive mais ces hommes, cette culture, qui ont voulu me le faire croire. Et ce système destructeur, moi, je vais essayer de le changer ou au moins, je vais me battre contre lui et prouver à tous et à moi-même que je suis quelqu’un de valeur ».

Je ne prétends pas que c’est simple pour elles de devenir féministes, que le féminisme leur paraît évident et nécessaire, dès qu’elles y sont exposées. Ce serait trop beau, nous connaîtrions un raz-de-marée féministe. On comprend bien pourquoi il est difficile pour ces femmes de se déclarer féministes : il faut se dégager de l’aliénation qui vient avec la domination masculine. C’est le premier pas vers une fierté retrouvée, vers la prise de conscience que ce qu’elles ont subi n’est ni normal ni mérité. Mais la prise de conscience est précieuse, elle permet aux femmes battues de partir, aux femmes harcelées de porter plainte, aux femmes violées de ne plus se sentir coupables.

Et puis, il y a d’autres femmes. Elles suivent des études prestigieuses, font carrière, elles choisissent leurs amants, elles restent célibataires parce qu’elles aiment trop la liberté ou alors elles gèrent avec brio travail et enfants, elles ont des maris modernes, pas machos, bons pères de famille, qui passent l’aspirateur et emmènent les gamins à l’école. Elles ne doutent pas une seule seconde être l’égale des hommes. Et surtout, elles ne sont pas féministes. Elles vous expliqueront que les féministes desservent la cause des « vraies » femmes, qu’elles s’obstinent à se mettre les hommes à dos, qu’elles attisent l’agressivité des hommes, compliquant davantage la tâche de celles qui veulent réussir.

Des femmes comme celles-là, nous en avons toutes rencontrées, ce sont celles qui disent : « Je ne suis pas féministe mais je pense que les hommes et les femmes sont égaux ».

Mais qu’est-ce qui les rend aussi aveugles ? En tant qu’ancienne de cette tribu, je vais tenter de vous l’expliquer.

Prenons un exemple passé : on imagine facilement la honte, la gêne, la révolte que devaient ressentir les femmes des années soixante quand elles devaient demander l’autorisation à leur mari pour ouvrir un compte chèque. Ces femmes qui auraient voulu vivre sur un pied d’égalité avec les hommes, qui peut-être menaient leur vie comme elles l’entendaient et qui, inévitablement, se retrouvaient placées en situation d’infériorité dans leurs actions les plus quotidienne par la société. Simplement parce qu’ elles étaient des femmes.

Aujourd’hui, elles peuvent se dire : « C’est fini, ces lois discriminatoires n’existent plus. Il n’y a plus de raison d’avoir honte de son sexe. Je fais ce que je veux de ma vie, le sexisme ne me concerne pas. L’égalité est là, à qui veut la prendre. » Elles ont grandi dans un milieu protégé, elles ont été aimées en tant que filles par leurs parents, elles y ont acquis une confiance en elles qui est une force inestimable. Certaines de leur valeur, elles font des études qu’elles ont voulues. Elles ont un bon métier qu’elles ont choisi. Si l’année où elles font un enfant, elles ne sont pas augmentées à la différence de leurs collègues masculins, elles pensent alors que c’est un peu normal, elles le rationalisent en terme de coût pour leur société. Car si elles en venaient à admettre l’injustice qu’elles sont en train de subir, cela signifierait, chose impensable, qu’elles sont victimes de sexisme. Et là, toutes leurs certitudes, toute leur assurance si patiemment construite s’écroulerait.

Admettre que le féminisme est encore nécessaire aujourd’hui, c’est admettre qu’on vit dans une société machiste et c’est donc reprendre à son compte cette humiliation qu’on croyait réservée à nos mères ou à nos grands-mères. Admettre la légitimité du combat féministe signifie que quoiqu’on fasse, la société nous considèrera comme inférieure parce qu’on est une femme. C’est admettre qu’on fait encore partie du groupe des dominées.

Comment être fière de soi et faire partie du groupe des dominées ?

Une fois engagée dans une reconnaissance de la misogynie de la société, on est obligée d’ouvrir les yeux sur les diverses formes que la domination. On se réveille soudain dans un monde où des hommes maltraitent les femmes, les violent, les tabassent, les excisent et les tuent. On se rend compte qu’on n’a pas été soi-même aussi épargnée qu’on avait pu le croire. Et soudain, on a honte de soi, honte d’être regardée, malgré tout ce qu’on a pu faire et prouver, comme un être de moindre valeur.

Autant pour l’insouciance. On fait la queue à la caisse, on regarde toutes ces femmes et on se dit « une sur dix est victimes de violences conjugales ». On prend le bus et on pense : « une sur six a été ou sera victime d’agression sexuelle ». On est songeuse devant les cours de récréation.

On se regarde, on regarde sa fille, sa sœur, sa mère et toutes les femmes de sa famille, on regarde les copines, on s’interroge et on prend peur.

On se dit que la vie est définitivement moins belle qu’avant. Simplement parce que maintenant, on sait.

Quand je rencontre ces femmes, moi qui ne suis pourtant jamais en peine de prosélytisme, je n’ai pas toujours le courage de leur proposer de troquer leur insouciance et leur confiance en elles contre la honte et le dégoût du monde.

Alors, je me souviens qu’une copine m’a dit de ne pas confondre insouciance et inconscience. Qu’il n’y a pas de honte à faire parti d’un groupe dominé, mais qu’il est honteux d’en avoir conscience et de ne pas se battre.

Je me souviens que je suis fière d’être une chienne de garde et que malgré tout ce que je viens de dire, je suis plus forte qu’avant. Je vais donc impitoyablement saccager leur idée d’un monde juste, paritaire et sexuellement neutre car finalement, tout le monde y gagnera. Je fais le pari du féminisme avec rien moins que l’espoir que plus personne n’ai jamais honte d’être une femme et que nous allons changer le monde.