g[Chiennes de garde] Féministes, nous luttons ensemble contre un système


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Féministes, nous luttons ensemble contre un système

lundi 3 mai 2004

par 
Mathieu


La notion de système, en apparence théorique et déconnectée du féministe au quotidien, occupe en réalité une place centrale dans notre action.




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par Mathieu

Le féminisme est souvent mal vu, mais pas seulement par mauvais esprit. En général, il est mal compris. Une manifestation de cette incompréhension est le reproche qu’on nous fait généralement de nous intéresser à des sujets futiles.

Force et richesse des recherches féministes

Avant de répondre plus directement à ce reproche récurrent, il faut souligner que le féminisme n’est pas seulement un mouvement de protestation et de revendication. Il ne faut pas perdre de vue que depuis plus d’un siècle, un corpus théorique très fourni et très solide a été constitué par des intellectuel-le-s et des chercheuses.

Rien qu’en jetant un oeil à la bibliographie de notre site, qui laisse de côté l’essentiel de la production anglophone non-traduite, on est saisi par le volume considérable de recherches scientifiques en rapports sociaux de sexe. Et si peu de départements et peu de laboratoires y sont consacrés à ce jour en France, d’autres pays ont comblé ce déficit. Enfin, des associations de chercheuses et chercheurs, l’ANEF en particulier, et Efigies pour les doctorant-e-s, travaillent d’arrache-pied à la valorisation des recherches féministes.

Ces recherches théoriques sont mal connues mais ne sont pas pour autant fantaisistes ou quantité négligeable. Elles ont permis de mettre en valeur que le sexisme est un véritable système, aux ramifications innombrables.

Toute société fonctionne notamment sur la base de systèmes, normes et codes sociaux dont la plus grande partie est intériorisée depuis l’enfance, si bien qu’il est paradoxalement difficile de la faire ressortir au grand jour.

Un combat de société, et non une lutte contre des individu-e-s

Cette approche en termes de système fait tomber les reproches que l’on nous fait de nous engager dans de faux combats. Un tel reproche est bien naïf, et il faut expliquer pourquoi.

Qui dit lutter contre un système, dit que ce ne sont pas des individus qui sont nos adversaires. Bien entendu il ne s’agit pas d’exonérer tout le monde de sa propre responsabilité, mais de poser en d’autres termes cette responsabilité. Régulièrement se pose le question du rôle joué par les femmes elles-mêmes dans le maintien et l’expression de la domination masculine. Différentes expressions ont cours, notamment celle de "misogynie d’appoint", mais parfois on va directement à "complices" ou plus crûment et sans ambages "collabos", voire "les femmes sont les premières ennemies du féminisme". Outre que cela fait mal de lire ces propos, il y a pour moi la difficulté de les démentir sans faire mystère de mon sexe masculin. Si je peux contredire ces attaques, ce n’est pas par un privilège de mon sexe, mais grâce à la chance d’avoir croisé des pensées remarquables, au premier rang desquelles celles de Nicole-Claude Mathieu, Erving Goffman, Christine Delphy, Geneviève Fraisse...
Réfléchir en termes de système, revient à s’interroger sur la place des individu-e-s, leur rôle, responsabilité, marge de liberté. Ce n’est pas la partie la plus simple, puisque la philosophie et les sciences humaines s’y cassent les dents depuis des millénaires. C’est toutefois l’approche la plus cohérente et la plus fructueuse pour la pensée et pour l’action.

L’étude du sexisme envisagé comme système présente plusieurs intérêts.

D’abord, il s’agit de mieux connaître, de conceptualiser, des phénomènes existant. Mais parler de système permet également de transposer une analyse portant sur un domaine (l’égalité des salaires par exemple) à un autre domaine (le partage des tâches ménagères). C’est l’intérêt de toute étude théorique du social que de construire des outils d’analyse utilisables par d’autres.

On peut cependant trouver d’autres avantages à une approche systémique du sexisme. Les féministes sont constamment obligées de se justifier, de démontrer la légitimité de leurs discours et de leurs positions. Les discours féministes théoriques (ou les études théoriques féministes, c’est selon) reposent sur des recherches aussi sérieuses que n’importe quelles autres recherches en sciences sociales, et jouissent donc d’une légitimité intellectuelle, scientifique, non négligeable.
Enfin, tout-e féministe sait combien il est difficile de faire admettre à un interlocuteur, homme ou femme, certaines vérités qui lui semblent des évidences premières. Avec une régularité de métronome, on s’entend rétorquer que notre analyse ne s’applique pas à telle personne ou à telle situation donnée. Exemple contre exemple, on voit s’éloigner tout espoir de convaincre. Il est fondamental au contraire de mettre en évidence qu’une situation précise est exemplaire d’un système. C’est alors qu’on pourra montrer que le problème n’est pas dans un phénomène apparemment anodin, mais dans sa reproduction en masse dans tous les comportements de la vie sociale et privée.

Seule l’existence d’un système sexiste (dans lequel on pourra identifier le machisme, le patriarcat, etc.) permet de relier entre elles les milliers de situations individuelles , et de montrer que par conséquent chacune d’entre elles alimente le système. Si chaque épiphénomène, observé individuellement, peut paraître sans conséquence, ce n’est qu’une illusion d’optique. Au contraire, les enjeux sont importants, même dans l’acte le plus insignifiant, même dans la parole la plus banale.

Défaire le sexisme : briser les maillons de la chaîne

On nous dira que notre réaction est disproportionnée, que les féministes voient le mal partout et manquent de mesure. C’est que le système est bien caché, et que pourtant il est omniprésent.

Les micro-situations (faire une remarque sur « les femmes », couper la parole, instituer une ambiance pornographique au bureau...) sont insidieusement liées entre elles par des représentations communes, qui font qu’on les trouve normales. Elles forment ainsi une chaîne ininterrompue, chaîne invisible mais bien réelle. C’est pour cela qu’il n’existe pas de faux combat féministe, il n’existe pas de bon et de mauvais enjeu. Chaque combat même le plus minime est légitime dans la mesure où il vise à rompre la chaîne, afin que progressivement ce qui semblait normal cesse de l’être.

Innocemment ou non, le discours si fréquent, qui consiste à dire aux féministes « au lieu de parler de la féminisation du langage vous feriez mieux de vous battre pour l’égalité des salaires », et tous les arguments visant à nous dire que nous nous trompons de combat, est un discours extrêmement dangereux et pernicieux. En nous laissant entendre qu’il existerait une cause première à laquelle, idiot-e-s que nous sommes, nous ne nous sommes toujours pas attaqué-e-s, on nie l’existence du système sexiste et en cela on le protège et le perpétue.

De même que c’est un système contre lequel nous luttons, toutes les actions féministes forment un ensemble, disparate mais cohérent. Ne perdons pas de vue que même si certaines situations nous semblent plus graves que d’autres, tous nos combats n’en forment qu’un et visent le même et unique objectif : construire une société plus juste, débarrassée du sexisme. Système contre système.
Refusons d’être isolé-e-s, de nous laisser séparer pour mieux régner. Si le féminisme est constitué d’actions distinctes, il n’y a qu’une lutte. Et cette lutte est juste.

L’argument récurrent "le problème n’est pas là, le problème c’est...", qui vise à décrédibiliser individuellement nos combats, est dans le meilleur des cas une erreur, dans le pire une stratégie (efficace) qui sape le fondement même de notre lutte.

Comment peut-on ici parler d’un système, invisible ou souterrain ? N’y a-t-il pas de notre part un tour de passe-passe, une prestidigitation qui reviendrait à dire "vous ne le voyez pas mais je vous dit que c’est là, croyez moi" ? Ce soupçon légitime a été mis à mal par des études solides qui démontrent une "incorporation" du sexisme. (Kauffman décrit, avec force exemples, comment des gestes appris dans l’enfance ressortent à l’âge adulte, parfois en totale contradiction avec le discours et les convictions que l’on soutient). En d’autres termes, le sexisme ambiant dans lequel nous baignons, particulièrement dans notre enfance, se traduit à l’âge adulte par des comportements qui "ne nous ressemblent pas", et qui révèlent une forme de conditionnement. Notamment, différents ouvrages de JC Kauffman appuient cette thèse de manière convaincante.
Non pas qu’il y ait un projet de la part des parents de conditionner leur enfant, mais être exposé à une culture, à des idées, à une culture matérielle également (cf. son ouvrage sur le linge, Le coeur à l’ouvrage), fait que nous "incorporons" des attitudes que nous sommes plus fortement susceptibles de reproduire à l’âge adulte, sans en avoir toujours pleinement conscience. La théorie de l’habitus de Bourdieu vient étayer le même raisonnement (sa théorie de l’habitus permet à la fois de rendre compte d’un conditionnement qui se transmet, se perpétue, et de la possibilité de s’en défaire quand on en a pris conscience). Autrement dit, des comportements ou des faits apparemment distants peuvent avoir des liens souterrains, implicites. C’est bien ce qui permet au système sexiste de ne pas apparaître au grand jour comme système, sans qu’il faille chercher pour autant un complot.

Geneviève Fraisse démontre dans ses travaux que la différence des sexes reste hors du corpus des "objets" scientifiques, alors même la plupart des philosophes s’expriment, de manière périphérique, sur ce thème. Quelle meilleure manière de faire passer un message, d’établir des normes, sans le dire, bref en camoufflant sciemment ou inconsciemment l’existence d’un système de domimantion masculine ? Son travail historique et philosophique sonne terriblement pertinent pour notre propos "Des énoncés d’ordres divers sur la différence des sexes peuvent se relier sans nécessairement ordonner les choses. Constituer des liens logiques sur un tel point relève déjà de la provocation car on sait pourquoi le désordre existe : il y va du refoulement du sexe et de la domination masculine. Refoulement et domination : deux séries de raisons pour expliquer pourquoi le discours sur le sexe a toujours intérêt à se manifester par fragments, par morceaux de sens  ; cachant ainsi, le sens lui-même, celui du pouvoir masculin." Sur ce, G. Fraisse pousuit sa salutaire entreprise au long cours par une interrogation qui révèle la difficulté de l’entreprise : "si l’objet philosophique manque, comment peut-on produire une vérité [...]". Et de combler par son travail ce manque essentiel.

Depuis belle lurette existent des concepts qu’on aurait tort de négliger. S’il semble passé de mode de parler de patriarcat, est-il bien certain que la réalité ainsi désignée a disparu ? Il a suffi sans doute de la taxer de marxiste pour la disqualifier sans plus d’efforts.

Quoi de commun à l’inégalité des salaires, aux publicités sexistes, aux viols, aux stéréotypes sexués véhiculés par les livres pour enfants et les manuels scolaires, etc. ? Le lien toujours est incertain, et les féministes qui les soulignent sont soupçonnées d’exagérer et d’extrapoler. Pourtant, peut-on écarter d’emblée tout lien entre une tradition juridique et sociale de primogéniture masculine, voire d’héritage exclusif masculin dans certaines régions, et la tendance des parents à vouloir pour les fils des carrières plus prestigieuses que pour les filles ? On aurait beau jeu, mais on sait qu’il est toujours plus facile de souffler dans le sens du vent. Souffler à son encontre n’est pas en soi preuve de vérité, il est vrai.

Sylvia Walby, dans Theorizing patriarchy, dresse un bilan théorique de la notion de patrarcat, envisagé justement comme un système. selon elle le système patriarcal a 6 composantes, articulées entre elles : l’emploi, le travail domestique, la culture, la sexualité, la violence, l’Etat. La question n’est pas ici de gloser sur la pertinence de ce découpage, mais de retenir l’approche générale de cette auteure, représentative de nombreuses réflexions féministes.

Là où nos adversaires nous reprochent de nous attaquer au sexisme par un mauvais angle, avec Walby nous pouvons rétorquer au contraire que quel que soit l’angle d’attaque c’est bien le même phénomène que nous contestons. Puisque les 6 composantes définies par Walby s’articulent entre elles, toute contestation de l’une est de facto une remise en cause de l’ensemble.

Essayons d’appliquer cette grille à un exemple. Prenons la domination économique. L’argument de la maternité vient toujours appuyer les rejets dont les femmes sont l’objets et justifier l’existence du fameux "plafond de verre". Cet argument ne tient que dans la mesure où les hommes sont exclus du raisonnement, alors même que personne ne peut ignorer leur rôle dans la conception d’un enfant, ni l’importance des naissances pour la survie de l’espèce (y compris la survie de l’espèce économique, pour compenser les départs en retraite). La culture joue donc un rôle majeur dans le raisonnement absurde qui sanctionne les grossesses, réelles ou "potentielles". La réduction du rôle féminin à la maternité est ce qui permet d’opposer abusivement le "risque" de grossesse à toute femme en âge fécond, quelle que soient ses intentions réelles en la matière.

Mais cet argument, qui puise dans la culture, est également étayé par l’économie domestique. La plupart des gens, donc la plupart des hommes, ayant vu dans leur enfance les femmes détenir le monopole des fonctions 1/domestiques, 2/maternelles, développent l’idée d’une normalité de ce rôle. Le savoir rationnel peut bien contredire ce stéréotype, c’est l’expérience vécue que nous avons incorporée. La féminisation de l’économie domestique est à la fois la conséquence d’une image maternelle des femmes (= culture) et sa cause, car elle l’entretient. Les différents domaines s’alimentent et se justifient mutuellement. En outre, les hommes, durant des décennies, sont passés par le service militaire. Ici l’Etat justifie le caractère sexué de la violence, c’est le caractère masculin de la violence qui est légitimé (culturellement aussi), et l’Etat d’une certaine manière enseigne la violence aux hommes, une violence encadrée mais apprise collectivement et dans une monopole sexuel.

La manifestation de cette violence, réelle et symbolique, sur le lieu de travail (cf. le livre de Katie Breen et Catherine Durand, Métro, boulot, machos, Plon, 2002, préface d’Isabelle Alonso.) en fait un lieu masculin, où les femmes ne peuvent être tolérées que si elles se plient au rôle de proies, proie sexuelle en priorité (là aussi les anciens appelés pourront confirmer le rôle joué par l’armée dans l’apprentissage d’une certaine virilité dominatrice). Brutalisées moralement au travail, culturellement renvoyées au rôle domestique de "la mère" y compris dans leur entreprise, les femmes à qui l’enfance a inculqué de ne pas user de la violence et plutôt de s’y soustraire, ont comme refuge tout désigné le foyer. Tout concourt donc, culture, économie, Etat, violence, à renvoyer les femmes dans la sphère domestique et justifier les discriminations qu’elles subissent dans la sphère économique rémunérée.

Si l’on pourra constester le découpage en 6 "structures" proposé par Walby, du moins on voit qu’il est pertinent de rapprocher des faits de nature différentes pour expliquer un même phénomène. Cela trahit l’existence d’un système sexiste.

Le sexisme est une évidence comme concept, mais il très souvent contesté dans sa réalité, dans telle ou telle situation. Le penser en termes de système rend la réalité beaucoup plus lisible, et la lutte féministe en devient plus compréhensible et plus facile à concevoir.

Katie Breen, Catherine Durand, Métro, boulot, machos, Plon, 2002, préface d’Isabelle Alonso.
Geneviève Fraisse, "La différence des sexes, une différence historique", in La controverse des sexes, PUF, 2001, p.19.
Erving Goffman, L’arrangement des sexes, La dispute, 2002.
Jean-Claude Kauffman, La trame conjugale, analyse du couple par son linge, Pocket, 1996.
Nicole-Claude Mathieu, "Quand céder n’est pas consentir. Des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques unes de leurs interprétations en ethnologie.", in L’anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, Côté-femmes, 1991.
Sylvia Walby, Theorizing patriarchy, Basil Blackwell, 1990.

sur la recherche féministe en France : l’ANEF : http://www.anef.org/
Efigies : http://efigies.free.fr/
le Gers, centre de recherches : http://www.iresco.fr/labos/gers/
l’équipe Simone-Sagesse à l’université Toulouse 2 : http://www.univ-tlse2.fr/rech/equipes/simone.html
le RING, réseau de recherches féministes : http://www.sigu7.jussieu.fr/ring/presentation.htm

mathieu arbogast