L’ADELPHITÉ

Entre fraternité et sororité, l’adelphité,
un sentiment qui s’invente
entre des femmes et des hommes libres et égaux.

 

« Mes frères »… Quelle fille, quelle femme ne s’est sentie oubliée, voire exclue, en entendant le prêtre interpeller ainsi l’assistance pendant la messe ? Où sont les femmes dans ce pluriel qui les englobe pour mieux les engloutir ? Ce qui n’est pas nommé n’existe pas, ne compte pas. De même, on désigne par « fratrie » l’ensemble des enfants nés des mêmes parents ; s’il s’agit de filles, on pourrait bien dire « sororie ». Et pour un ensemble mixte ? Alors que « mère et père » se fondent dans « parents », « fils et fille » dans « enfants », le français ne dispose pas d’un nom collectif signifiant « sœur(s) et frère(s) », au contraire de l’anglais « siblings » ou de l’allemand « Geschwister », formé sur « Schwester » (sœur).

Quant au lien entre frères et sœurs, au sens propre ou symbolique, s’il est désigné par « fraternité », ce qui semble ignorer la moitié de l’humanité, c'est parce que la mixité, qui progresse lentement dans nos sociétés, s’est d'abord alignée sur le masculin dominant.

Avec les « droits de l'homme et du citoyen » (masculin), le triptyque « liberté-égalité-fraternité » fait partie des concepts forgés, à la fin du 18e siècle, dans une société qui subordonnait les femmes aux hommes et les excluait de la sphère publique. C'est toute l'ambiguïté d'une « république de frères », conjuguant le progrès au masculin.

Née de l'activité guerrière, celle de frères d'armes, la fraternité s'est construite sur le mode héroïque ; elle est liée au courage et à la solidarité contre l'ennemi. Transposée en temps de paix, fondée tout autant sur l'exclusion des femmes, elle se dégrade parfois en une sociabilité de l'alcool, du tabac, du jeu et de la gauloiserie. En effet, tant que l'identité masculine s’enracine dans un sentiment de supériorité, la fraternité est entachée de misogynie.

À cette culture masculine de domination correspond une culture féminine de soumission, les femmes n'étant définies socialement que par leur lien avec l'homme dont elles sont la fille, la sœur, l'épouse ou la mère. Revalorisée récemment grâce à des travaux d’historiennes, l'amitié entre elles était dépréciée, la sociabilité féminine, tissée de partage du quotidien et d’entraide face à la violence masculine, étant ravalée au rang des bavardages, papotages et commérages.

Dans les sociétés traditionnelles, où la séparation des sexes est la règle, un sentiment comparable à la fraternité est inconcevable entre femme et homme. On peut en percevoir le manque dans un appel involontairement comique du poète Jules Laforgue (1860-1887) : « Ô jeunes filles, quand serez-vous nos frères ? » Expérimentée dans le protestantisme, l’« amitié spirituelle » est l'une de ses premières formes, cette « communion des âmes » ou « communication des esprits » préfigurant le modèle moderne du couple d’égaux.

Alors, « liberté, égalité et … camaraderie », comme le proposait la grande révolutionnaire russe Alexandra Kollontaï (1872-1952) ? Le nom, qui vient de la chambrée des soldats, semble trop familier et prosaïque.

Pour trouver le mot juste, encore fallait-il un assez long temps  d'apprentissage d'une relation jusque-là inconnue dans l'histoire de l'humanité, entre des êtres libres et égaux des deux sexes.

SORORITÉ

Le mot « sororité » apparaît en français dans les années 70, pour traduire le « sisterhood » des féministes nord-américaines.
L’anglais dispose de deux mots, « sorority » et « sisterhood ». Le premier est d’origine latine. Il désigne, d’une part le lien entre filles nées des mêmes parents, d’autre part, depuis la fin du 19e siècle aux États-Unis, des communautés d’étudiantes résidant ou ayant résidé dans des universités féminines, par exemple, Gamma Phi Beta, qui compte 130 000 membres.
Ces « sororities » sont le pendant des « fraternities ».
En français, faute d’oser utiliser le mot « sororité », on a longtemps traduit « sorority »  par « fraternité féminine » !

Le second mot, « sisterhood », d’origine anglo-saxonne, signifie relations d’affinité ou de proximité entre femmes.
Alors que l’équivalent masculin « brotherhood » remonte à l’anglais médiéval, « sisterhood » ne s’impose qu’après la publication en 1970 aux États-Unis du recueil intitulé Sisterhood Is Powerful, de la poète et féministe Robin Morgan.

Il s’agit d’une sororité féministe, c’est-à-dire d’une affinité profonde. Une affinité par choix (ce que signifie le titre du roman de Goethe, Les Affinités électives), résultant de la conscience d’une proximité culturelle, philosophique, politique. Elle se joue des frontières de langue, de classe, de couleur de peau, d’âge. Si le temps a dissipé des illusions essentialistes sur un sentiment immédiat entre femmes, qui serait tout empathie et affection, la sororité entre féministes actives n’en reste pas moins une réalité, aisément perceptible dans les rencontres internationales et les réseaux de solidarité.

Différente de la fraternité, car elle ne comporte ni rivalité ni agressivité comme parfois entre hommes, différente d’une sororité empreinte de solidarité entre exploitées, cette relation se distingue aussi de l'amour ou de l'amitié : elle unit un sentiment de nature affective et spirituelle à un lien social. Certains préfèrent la dire désexualisée, selon l’expression « vivre comme frère et sœur », c’est-à-dire sans rapports sexuels ; il s’agit plutôt d’une relation qui, loin de nier la dimension sexuée, la sublime, ce qui l’enrichit d’harmoniques de plaisir.

« Frère » et « sœur » viennent de deux mots latins différents. Le grec (adelphos/adelphé) et l’espagnol (hermano/hermana) sont les seules langues occidentales dans lesquelles le radical est commun. J’ai choisi le grec pour proposer le mot « adelphité ». Des  historiens, tel  le médiéviste Didier Lett, emploient l’adjectif dérivé : « liens adelphiques », « relation adelphique », « inceste adelphique ». « Adelphie » peut désigner un groupe de frère(s) et de sœur(s), et « adelphiquement » servir de formule finale aux courriels.
L'adelphité est un état d'esprit et un état d'âme, où il entre de la sympathie, de la bienveillance, de la solidarité, avec une dimension spirituelle, un élan vers l'autre. Des trois idéaux de la devise républicaine, la liberté est nécessaire pour inventer et l’égalité indispensable pour assurer le respect mutuel, tandis que l’adelphité ou le plaisir d’être ensemble en confiance stimule la créativité.
Comme une lumière, la langue donne à voir. « Liberté-égalité-adelphité » : un nouvel idéal pour un monde de justice et de paix, un monde serein…
L'adelphité est un état d'esprit et un état d'âme, où il entre de la sympathie, de la bienveillance, de la solidarité, avec une dimension spirituelle, un élan vers l'autre. Des trois idéaux de la devise républicaine, la liberté est nécessaire pour inventer et l’égalité indispensable pour assurer le respect mutuel, tandis que l’adelphité ou le plaisir d’être ensemble en confiance stimule la créativité.
Comme une lumière, la langue donne à voir. « Liberté-égalité-adelphité » : un nouvel idéal pour un monde de justice et de paix, un monde serein…

Florence Montreynaud
(bibliographie)

(article publié dans Témoignage chrétien,
supplément au n° du 25 avril 2013, pp. 38-39)

 


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