Voile : le symbole et l’acte

par le bureau des chiennes de garde

 


Cette année les Chiennes De Garde ne manifesteront ni avec Ni Putes Ni Soumises, ni avec Une Ecole Pour Tou-te-s, car ces deux mouvements bataillent autour du voile sur des bases erronées.

Comme en 2004, les manifestations du 8 mars 2005 sont troublées par une cacophonie. Les attaques pleuvent et les anathèmes volent bas. Comprendre qu’il n’y a pas une seule mais DEUX dimensions au port du voile aurait évité d’en arriver là.

Il faut d’abord tordre le cou à la désinformation. D’un côté les Ni Putes Ni Soumises, qui poussent leur avantage médiatique et politique pour enfoncer la concurrence (et tant pis si les moyens sont mensongers), et font feu de tout bois pour lutter contre le port du voile islamique. De l’autre, un mouvement d’associations notamment confessionnelles (le Collectif une Ecole Pour Tou-te-s) qui dit chercher l’émergence d’un féminisme musulman en France, et fait de la liberté de porter le voile sa principale revendication. Dans les deux cas, une focalisation extrême voire exclusive sur le voile qui sature le discours au point d’empêcher qu’on parle des dizaines d’autres enjeux actuels pour les droits des femmes. Entre les deux, un grand nombre d’associations, adhérentes ou proches du Collectif National pour les Droits des Femmes, et qui s’efforcent de tenir vaille que vaille une voie moyenne et raisonnée. C’est notamment au CNDF et aux associations, partis et syndicats qui le composent, qu’on doit la campagne contre les violences faites aux femmes qui a duré toute l’année 2005. Un spot télévisé rappelle en ce moment même que les violences touchent les femmes de tout âge, de toute appartenance et catégorie sociale.

Le CNDF, dont les Chiennes De Garde sont membres, sait combien la question du voile divise les féministes. Au point que la signature du Collectif une Ecole Pour Tou-te-s n’a pas été acceptée pour la manifestation du 8 mars. Décision difficile et peu réjouissante pour beaucoup, car tout échec à l’action unitaire est une peine. Que NPNS ne sache pas lire une liste de signataires a quelque chose d’étonnant, à moins qu’elles n’aient préféré propager une fausse nouvelle afin de surfer sur la vague anti-voile et se poser en seules tenantes légitimes d’un féminisme dont pourtant elles ont une vision fort limitative.

La plupart des associations du CNDF n’ont pas été conviées à discuter de la proposition de manifestation du 6 mars des NPNS. Le 8 mars 2005 sera le jour du lancement de la Marche Mondiale des Femmes 2005, qui aboutira à la conférence internationale de cet été au Rwanda. C’est donc logiquement que de nombreuses organisations ont souhaité marqué le coup en défilant le 8 mars. A Paris la manifestation du 8 mars partira à 18 heures de la Place de Clichy.

Le Collectif Une Ecole Pour Toutes souhaitait cosigner l’appel à la manifestation du 8 mars. Sa signature n’a pas été acceptée, contrairement à ce que propagent les NPNS. Il n’y a toutefois pas lieu de s’en réjouir outre mesure. La composition du CEPT ne répond pas à notre définition de la laïcité, ce qui est un critère suffisant pour écarter sa signature en tant qu’organisation. Mais nous voici, un an après la manifestation divisée de l’an dernier, exactement dans la même situation. De part et d’autre, les championnes de la lutte anti-voile et de la liberté de le porter attisent les braises et travaillent, délibérément ou non, à la division.

Toutes deux commettent une grande erreur. A l’erreur politique de risquer la division entre féministes, s’ajoute une erreur d’analyse considérable.

Qu’est le voile ? D’abord, un symbole religieux et politique. C’est le symbole d’une oppression des femmes, d’une diabolisation du corps et de la sexualité des femmes, qui fait des femmes des indécentes par nature qu’on doit camoufler, entraver. Pour nous la réalité et l’interprétation de ce symbole ne souffre aucune contestation. Mais le voile a une réalité concrète, il est porté par des filles et des femmes bien réelles. Et nul-le ne peut entrer dans l’esprit de ces femmes pour y découvrir les raisons précises qui les motivent. Porté par conviction religieuse, par lassitude, par faiblesse ou par calcul, par provocation ou par ras-le-bol, les personnes qui se sont donné la peine de rencontrer des femmes voilées savent combien il existe de cas différents. Qu’une fille, qu’une femme veuille avoir la paix en rentrant chez elle, veuille ne plus être insultée, veuille aller à l’université et ait besoin pour cela du soutien parental, etc., quelle féministe pourra l’en accuser ? Accusons le voile, et ses justifications religieuses intolérablement sexistes. Mais pas les porteuses de voile.

La France aurait pu, aurait dû, savoir faire cette différence entre le symbole et l’acte individuel. Cette position courageuse et complexe, intelligente, elle l’a un temps incarnée concernant la prostitution. Nous féministes abolitionnistes luttons contre la prostitution, pour son recul, mais nous ne luttons pas contre les prostituées. Au contraire, nous les défendons comme personnes et accusons le système qui favorise leur activité. Il en va de même pour le voile. Notre ennemi c’est le poids du sexisme dans les traditions, dans les religions, qui continue à diaboliser les femmes et leur corps, leur sexualité. C’est précisément pourquoi nous ne combattons pas les filles voilées, mais également pourquoi nous ne pouvons retenir la signature d’un mouvement qui n’est pas laïc. Nous ne pouvons transiger avec la laïcité, comme principe, comme symbole. Parce que justement nous ne combattons pas des individu-e-s mais un système.

Tandis que les voix des extrêmes résonnent, la notre reste mal-entendue. Nous nous efforçons de tenir compte de la complexité de la réalité, et d’éviter le simplisme. Nous refusons de jouer le jeu d’un affrontement des femmes entre elles, et des féministes entre elles. Refusons l’amalgame. Ne cédons pas au simplisme. Ne confondons pas celles qui portent le voile avec le symbole qu’il représente.

lundi 7 mars 2005