Communiqué de presse

Pourquoi avons-nous assigné Arte en justice ?

par le bureau des Chiennes de garde

 

Pourquoi avons-nous assigné Arte en justice ?

Par principe, nous défendons la liberté de parole, y compris lorsqu’elle concerne une critique de notre démarche féministe ; encore faut-il qu’elle s’exerce avec un minimum d’honnêteté et de connaissance du sujet.

Quel procès ?

Nous sommes intervenues pour que notre nom ne soit pas utilisé ni dévoyé, qui plus est dans le but de décrédibiliser en bloc les féministes françaises. Nous n’avons ni cherché à interdire le documentaire, ni à censurer son contenu (et pour cause : malgré un engagement de la réalisatrice, on nous a refusé de visionner la cassette avant diffusion). Quelques heures avant l’audience, la veille de la diffusion, Arte annonçait qu’elle avait modifié le titre de l’émission, ce que nous demandions depuis des semaines. Notre demande était donc légitime.

Nous avons été informées qu’un documentaire d’Arte, pour lequel Isabelle Alonso avait été interviewée à titre individuel, était intitulé « Chiennes d’arrière-garde ? », et que le résumé de l’émission publié sur le site de la chaîne et dans son magazine disait « A l’origine de ce film, il y a un coup de gueule. Celui de Sophie Jeaneau, jeune femme indépendante et fière de ses droits, exaspérée par les Chiennes de Garde et celles qu’elle appelle les ’pseudo-féministes’. » Les Chiennes de Garde étaient donc visées explicitement par ce film, et par le titre qui constituait un dévoiement insultant de notre nom. Nous sommes intervenues pour qu’un documentaire prétendant faire le portrait du féminisme français n’aie pas un titre qui les insulte et les dénigre. Nous sommes intervenues pour faire respecter notre nom. C’est le nôtre, il a un sens, nous en sommes fières et nous le défendons. Il symbolise notre mission de vigilance, nous ne pouvions supporter sans réagir qu’on le déforme en insulte.

Nous avons appris à l’audience du tribunal, que le contrat original entre Arte et Doc en Stock prévoyait comme ligne directrice « les féministes sont-elles des chiennes d’arrière-garde ? ». On s’est bien gardé de présenter ainsi le projet aux féministes sollicitées pour y participer , nous empêchant d’intervenir sur une approche qui nous visait au premier chef sans jamais nous donner les moyens d’exposer nos idées ni de nous défendre. Après enregistrement, ce droit nous a encore été refusé, alors qu’il est monnaie courante d’autoriser les personnes interviewées à visionner le film, d’autant qu’ici la réalisatrice s’y était explicitement engagée. On nous a délibérément tenues à l’écart, et on a délibérément trompé les personnes interviewées sur l’orientation véritable de ce documentaire, qui révèle rapidement ses limites au visionnage.

Une soirée Thema consacrée au féminisme qui aborderait la question du retour offensif du sexisme et la réponse des mouvements féministes à ce backlash est un bon choix. Cependant, pour qu’une telle émission apporte de solides éléments d’information au dossier, il faudrait que les journalistes aient une bonne connaissance historique des combats des femmes, que leur approche journalistique soit impartiale et non systématiquement malveillante et que la parole soit donnée à des intervenant-es représentatives, sans dénigrer, moquer, manipuler, détourner et déformer leurs propos au montage. Il faudrait donc que lesdits journalistes fassent preuve d’une certaine déontologie, qu’ils vérifient leurs faits et s’attachent à susciter la réflexion et le débat d’idées plutôt que de faire une pochade satirique pour se faire mousser personnellement.

Or le sujet « Chiennes d’Arrière Garde ? », rebaptisé « Profession féministe », accumule inexactitudes, contrevérités et procédés douteux.

Que penser d’un sujet qui, s’intitulant Chiennes d’Arrière Garde, ne donne jamais la parole aux Chiennes de Garde ? Et de journalistes qui ne se sont même pas donné la peine d’informer ladite association de la réalisation ce sujet, et encore moins d’en contacter sa présidente ou l’une de ses membres... Car si Isabelle Alonso, notre ex-présidente, est interviewée, elle avait bien précisé au départ que, n’étant plus présidente de l’association, elle ne parlait qu’en son nom propre. Ne s’agirait-il pas, en utilisant notre nom déformé, de tirer parti de notre notoriété médiatique ? De plus, a aucun moment il n’a été fait allusion au fait que notre nom serait utilisé de quelque façon que ce soit.

Que penser de l’attitude d’une journaliste qui promet à plusieurs reprises de montrer le sujet monté aux personnes interviewées, qui n’avaient donné leur accord qu’à cette condition expresse, et qui, ensuite, refuse de tenir sa promesse ? Que penser d’un sujet qui laisse entendre, comme preuve de notre approche féministe dépassée, que les Chiennes de Garde et autres féministes françaises ne se sont pas associées au combat des Ni Putes Ni Soumises et ont délaissé les filles des cités ? Pourtant les Chiennes de garde/Isabelle Alonso ont marrainé la Marche des Femmes des quartiers à l’issue de laquelle Isabelle a co-animé un meeting en compagnie de Fadela Amara. Elles ont participé à la marche du 8 mars aux côtés de NPNS. Elles ont interviewé Samira Bellil et Ingrid, animatrices de cette Marche, dont les interviews figurent sur le site CDG. Elles ont également publié des textes sur les violences faites aux femmes, un ouvrage sur le harcèlement sexuel, animé des interventions dans des lycées de banlieue, lancé une pétition et une manifestation sur les lacunes du traitement judiciaire du viol... Vous avez dit arrière-garde et immobilisme ?

Ce film accuse au lieu de s’informer. Une fois encore on accuse la victime. C’est nous, féministes, qui sommes pénalisées par notre manque de médiatisation et l’image souvent péjorative qu’on donne de nous. Sophie Jeaneau, avec l’aval d’Arte, transforme la victime en accusée, comme le système sexiste le fait depuis toujours.

samedi 13 décembre 2003