Allocution d’Isabelle Alonso
MEETING DES FEMMES DES QUARTIERS

par Isabelle Alonso

 

" Eleanore Roosevelt a dit un jour : " Il vaut mieux allumer une bougie que maudire l’obscurité ". Je veux dire aux marcheuses qu’elles viennent d’allumer une bougie dans la nuit et qu’il faut que cette bougie ne s’éteigne pas, il faut que des centaines de bougies chassent l’obscurité. Et que la lumière chasse le silence. Merci à vous.

Face à la violence dans les cités, il y a ceux qui disent que c’est un problème lié à la misère, et d’autres qui disent que c’est un problème lié à la religion. Aux uns comme aux autres on peut répondre que ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on devient un agresseur un violeur ou un assassin, et pas non plus parce qu’on est musulman. Que des conditions objectives face au chômage et aux manques de perspectives, ou que des relents de fondamentalisme religieux aggravent le problème, c’est tout à fait possible, et si cela constitue une partie d’explication, on ne saurait s’en contenter. Ce raccourci abusif permet d’évacuer les vraies questions, de les réduire à un problème spécifique aux cités.

La violence vis à vis des femmes vient du mépris dans lequel on les tient. Et le mépris des femmes, s’il existe dans les cités, existe aussi partout ailleurs. Le mépris des femmes n’est pas un monopole des cités, ni un monopole de l’islam. Il est largement présent dans tous les quartiers y compris les plus huppés, et dans toutes les religions. Les institutions de la démocratie française, si prompte à se considérer comme la championne des droits de l’homme, ont toujours, malgré les dénégations des discours officiels, cultivé le mépris de ses citoyennes.

Ceux des garçons des cités qui agressent les filles n’ont inventé ni le sexisme ni la violence, même s’ils pratiquent avec férocité l’un et l’autre .

Par exemple, qui a dit : " La nature destinait les femmes à être nos esclaves. Elles sont notre propriété. Elles nous appartiennent tout comme un arbre dont la production de fruits appartient au jardinier "

Mahomet ? Non. C’est Napoléon..

Qui a dit : " Il y a une chose qui n’est pas française, c’est qu’une femme puisse faire ce qui lui plait. " Un taliban ? Non. C’est encore Napoléon.

Qui a dit : " Les personnes privées de droits juridiques sont les mineurs, les femmes mariées, les criminels et les débiles mentaux. " Ce n’est pas Bouteflika, c’est toujours Napoléon !

Vous en avez marre de Napoléon ? En voici un autre. Qui a écrit : " Cas ou le mari peut tuer sa femme, selon la rigueur de la justice paternelle :

1 : adultère,

2 : impudicité,

3 : trahison,

4 : ivrognerie et débauche,

5 : dilapidation et vol,

6 : insoumission obstinée, impérieuse et méprisante ".

Est ce que c’est un jeune voyou des banlieues ? Non, c’est Joseph Proudhon, théoricien socialiste français.

Certes, ces citations datent du 19ème siècle et nous sommes au début du 21ème. Mais si vous considérez d’une part que Napoléon est à l’origine du Code Civil qui a régenté la viedes françaises pendant un siècle et demi et imprègne encore fondamentalement notre droit, et si vous considérez d’autre part que Joseph Proudhon est présenté comme le père du socialisme français, vous vous rendez compte que le mal est ancien et profondément enraciné. Et qu’il ne faut pas compter sur le temps ou le hasard pour en venir à bout. Le scandale c’est qu’au début du 21ème siècle l’Etat français n’ait eu ni le courage ni la volonté de transmettre à cette génération les valeurs qu’elle proclame sur les frontons des mairies. Or la liberté, c’est aussi pour les filles, l’égalité c’est aussi pour les filles. Quant à la fraternité, pour les filles, ça s’appelle la sororité. S’il faut qu’une fille soit assassinée par le feu dans un acte de barbarie qui donne la nausée, pour arriver à attirer l’attention des média et des politiques sur ce problème, alors c’est qu’il y a quelque chose de vraiment pourri dans notre démocratie. Le jour ou on consacrera à la lutte contre cette injustice le même budget qu’au foot, on aura déjà fait des progrès !

Non, ces garçons des banlieues n’ont rien inventé. Notre culture est imprégnée de haine des femmes depuis longtemps. Mais si cela constitue un début d’explication ce n’est en aucun cas une excuse. L’attitude de mépris, de négation de l’autre, d’agressivité et de violence de ces garçons repose sur l’ignorance, la bêtise et la lâcheté. Face à un système qui les écrase, certains garçons des cités choisissent d’écraser à leur tour celles que le système écrase encore davantage. Leur sœur, leur copine, leur mère. La sœur des autres, la copine des autres, la mère des autres.

Face à cette barbarie, il y a des choses que nous devons affirmer. Qui doivent être dites avec force parce qu’elles sont vraies et que, comme disait Che Guevara, seule la vérité est révolutionnaire. Je m’adresse aux filles, et il faut que les garçons entendent.

Personne n’a le droit de vous dire comment vous devez vous habiller. Si votre tenue tenue déplait à quelqu’un, ce quelqu’un peut penser ce qu’il veut, mais il n’a pas à vous le dire. Personne n’a le droit de vous juger d’après la tenue que vous portez. C’est votre droit, c’est votre choix. Si ça pose un problème à quelqu’un, ce n’est pas votre problème, c’est le sien. Qu’il regarde ailleurs. La rue est un domaine public qui appartient à tout le monde.

La virginité n’est pas une valeur. Elle est éventuellement un choix qui n’appartient qu’a la personne concernée et à personne d’autre. La virginité est surtout une immense connerie. Quand on en vient à considérer qu’une fille qui n’a jamais eu de rapports sexuels, mais qui a mis un tampon, n’est plus vierge, alors qu’une fille qui a pratiqué moult fellations et sodomies, mais qui a un hymen intact est toujours vierge, on est au fin fond de la bêtise la plus crasse. Ce qu’une fille fait de son sexe, hymen, vagin, clitoris, ne regarde qu’elle et ne donne à personne le droit de la juger. Les femmes ont comme les hommes le droit d’utiliser comme elles veulent leurs propres protubérances et orifices sans que la société ait à en tirer des conclusions sur sa valeur humaine. La fierté ne peut venir que des idées qu’on défend, des choix qu’on fait, des choses qu’on accomplit, et du courage qu’on y met.

Votre corps, votre sexe et votre sexualité n’appartiennent qu’à vous. Vous seule avez le droit de juger de ce que vous avez envie d’en faire. Vous ne devez écouter que votre propre désir. Que vous vouliez ou pas avoir une relation avec un garçon ou avec plusieurs, que vous vouliez ou pas faire l’amour, est un débat entre vous et vous. Personne n’a le droit de vous imposer sa loi ni dans un sens ni dans l’autre. Ni de vous juger en fonction de vos pratiques sexuelles.

L’honneur de la famille, ça n’existe pas. Et surtout pas garanti par la virginité des filles de la famille. Ce qui existe c’est l’honneur des individus. Un garçon qui insulte une fille se déshonore. Un garçon qui frappe une fille se déshonore. Un garçon qui viole se déshonore. Un système de pensée qui considère qu’une fille violée déshonore la famille et qu’un garçon qui participe à un viol collectif ne fait qu’exprimer sa sexualité est un système abject. Personne n’a le droit de vous dire que l’honneur de toute votre famille repose sur ce que vous faites de vos propres organes. Faire reposer la fierté de toute une famille sur le ventre de ses filles est absurde. Et criminel quand ça sert de prétexte à l’enfermement et à la punition.

J’ajouterai ma stupéfaction devant la stupidité insondable de certains raisonnements. Car si certains hommes estiment que faire l’amour avec eux est une activité condamnable, salissante et déshonorante, alors ça veut dire qu’ils se considèrent eux mêmes comme salissants et déshonorants. Si se frotter à eux est salissant, c’est qu’ils ont une piètre image d’eux mêmes. Rassurons ces garçons : faire l’amour avec eux, dans le désir et le respect, est une des plus belles activités humaines. Je dis bien humaines, c’est à dire concernant tous les hommes et toutes les femmes. Et cette activité ne devient respectable que dans la liberté. C’est la contrainte qui salit, pas le sexe.

Derrière ces considérations apparemment sexuelles se cache en réalité le désir de contrôler les femmes. Contrôler leur corps, leur plaisir, leur vie.

C’est cela que nous refusons de toutes nos forces. Nous sommes des êtres libres de nos choix. Nous sommes des citoyennes adultes d’un pays démocratique.

Ce que nous exigeons pour toutes les femmes c’est le respect. Nous l’exigeons et nous l’imposerons. Respect de notre parole, de nos idées, de notre liberté de circuler, de nous habiller, de nous exprimer, de vivre et d’aimer qui nous voulons, comme nous voulons quand nous voulons.

Le mépris des femmes s’exerce et s’affiche partout. Les média, la pub, les clips, le cinéma, la pornographie envoient un message permanent : le corps des femmes est en libre service. Et leur esprit avec, tant il est vrai que contrôler le corps c’est controler la personne. Et quand le mépris conduit à la violence, alors c’est le sexisme institutionnel qui se révèle. Car les filles agressées ou violées se retrouvent seules. Les victimes et leur famille sont abandonnées à elles mêmes. Ni la police ni la justice ne jouent leur rôle, parce que le pouvoir politique ne s’est jamais donné la peine de s’attaquer au problème. Cette violence là ne vient pas des banlieues. Elle vient du cœur même de nos lois. La violence qui vient de jeunes garçons sans culture est scandaleuse. Celle qui vient des institutions est insoutenable dans une démocratie.

Changer les choses est possible et c’est notre exigence. C’est une question de volonté et de moyens. L’éducation au respect des femmes, par le dialogue, l’échange et aussi par la loi, doit s’intégrer partout et surtout dans les quartiers ou il y en a le plus besoin. Mais pas seulement. La violence machiste peut prendre bien des formes. Des formes barbares comme celle qui a coûté la vie à Sohane, comme celle qui s’est acharnée sur Samira. Mais aussi des formes symboliques dont la fonction est de rendre possible, de légitimer, les violences physiques. Les insultes, les images dégradantes, les propos méprisants, autant de manifestations quotidiennes, permanentes du mépris dans lequel on nous tient. Ce mépris qui permet, à terme, de légitimer les écarts de salaire et le travail domestique non payé et non reconnu. Tout se tient, dans toute la société.

Les femmes ne gagneront que toutes ensemble, solidaires. Quels que soient notre âge, notre religion, notre couleur, ou notre niveau social ou d’éducation, nous sommes des femmes et cela suffit pour affirmer que toutes autant que nous sommes, nous avons dû un jour ou l’autre affronter le machisme, le sexisme et la misogynie. A la maison, au travail, dans la rue, dans le couple, dans les media, partout, tout le temps. On cherche à nous diviser pour des raisons évidentes. A nous de changer le rapport de forces. Le patriarcat est un très vieux système avec une peau très dure, et seule une solidarité sans faille pourra en venir à bout. Ne nous laissons plus diviser. C’est partout, à tous lesniveaux qu’il faut agir. Ensemble.

Il faut que nous sachions que nous avons une histoire. Les femmes se sont toujours battues. Nous ne sommes pas les premières. Et nous ne serons pas les dernières. N’oublions pas nos grand mères, nos mères, nos grandes sœurs. Pour que nos petites sœurs et nos filles profitent de nos victoires, pour plus de respect, d’autonomie et de liberté.

LE RESPECT, C’EST TOUS LES JOURS !

vendredi 7 mars 2003