"Metro, Boulot, Machos" : Le livre

Insultez, il n’y a rien à voir !

par Leirn


A partir de la rentrée 2000, les Chiennes de Garde ont lancé un appel à témoignage, concernant spécialement les injures sexistes dans le monde du travail. L’appel a été entendu au-delà de toutes espérances ? mais peut-on parler d’espérance ? Des centaines de messages, par mail, par fax ou courrier sont arrivés. Dans cette affluence, deux journalistes, Katie Breen et Catherine Durand ont sélectionné une trentaine de témoignages dans un échantillon de professions le plus large possible, dans des milieux très différents

Dénoncer le harcèlement moral est à la mode. Notez, il était bien temps. Mais comme les deux auteures du livre : « Métro, boulot, machos », j’ai comme un pincement au cœur quand je vois la couverture du bestseller « Le harcèlement moral » de Marie-France Hirigoyen : un homme assis sur des marches se tient la tête entre ses mains. Encore la fameuse règle du masculin-neutre qui fait représenter un personnage type sous des traits masculins alors que 80% des victimes de harcèlement sont des femmes et 80% des agresseurs sont des hommes.

Bien sûr, mettre une femme en scène fait penser plus spécifiquement à du harcèlement sexuel dans lequel nombre d’hommes ne se retrouveraient pas. Mais les femmes se reconnaissent-elles vraiment dans la photo d’un homme qui a peu de chance de se faire traiter de pute à longueur de journée, qui ne subit pas des tentatives d’attouchement, qui n’est pas continuellement ramené à son physique plutôt qu’à ses compétences ?

Or, à travers les pages du livre de Katie Breen et Catherine Durant, on se rend bien compte que le sexe est omniprésent. Il y a le patron qui tente de prostituer sa secrétaire pour obtenir un contrat, celui qui coince son assistante dans son bureau pour tenter de la violer. Il y a les blagues grasses où les femmes modernes et branchées sont censées rire, les photos porno omniprésentes, les insultes divisées en deux catégories : « pute » parce qu’elle est supposée aimer « ça » et « gouine » ou « coincée » parce qu’elle est supposée ne pas aimer « ça ».

Mais puisqu’on parle de sexe, il ne faut pas s’y tromper, le harcèlement sexuel n’a rien à voir avec le désir, la frustration ou l’amour déçu, comme on le prétend souvent pour excuser l’agresseur. Ce n’est pas un hommage maladroit à la beauté des femmes ou au moins à celle qui est visée par l’attaque, ce n’est pas de l’humour, mais plutôt de l’expression d’une volonté de domination pure et simple, de fantasmes d’emprise avec le sexe comme moyen d’oppression.

Même quand l’attaque n’est pas typiquement sexuelle, elle porte bien sur LA femme ramenée à son sexe, c’est à dire ramenée aux stéréotypes qui pèsent sur toutes les femmes, à cause de leur appartenance au sexe féminin.

L’arrivée d’un heureux événement est rarement heureux pour tout le monde. Une femme de trente ans est suspectée vouloir faire des enfants et donc freinée dans sa carrière. Quand elle en fait, elle confirme les soupçons. Tous ces patrons qui font la grimace devant les femmes enceintes oublient qu’il faut être deux pour concevoir et que sans enfants, il n’y a plus aucune chance que l’économie décolle. Mais les femmes paieront le prix fort l’audace de vouloir travailler enceinte ou de vouloir continuer de travailler avec des enfants : licenciement après le délai légal de protection, voie de garage, harcèlement pour pousser à la démission.

C’est le jeu du « qui perd, perd » : devant des harceleurs déterminés, les femmes n’ont jamais la bonne attitude, celle… qui leur attirerait le respect, elles sont ramenées au statut d’objets de consommation sexuelle, de railleries, de négociations, de convoitise, mais jamais sujet à part entière. Si elles protestent, on leur répond qu’elles n’ont qu’à s’adapter à l’ambiance « masculine » (comprendre macho et humiliante) si elles travaillent avec des hommes. Si elles sont secrétaires ou infirmières, elles n’ont qu’à se soumettre au patron ou au médecin, c’est le métier qui veut ça. Elles veulent des postes de pouvoir ? Qu’elles fassent preuve d’autorité si elles veulent jouer dans la cour des hommes ! Bien plus harcelées, insultées, calomniées et combattues que ne le seront jamais les hommes et de manière bien plus vile, elles doivent jeter l’éponge : on vous avait bien dit qu’une femme ne pouvait pas tenir ce poste de pouvoir.

Tous les hommes harcèlent-ils ? Non, bien sûr. Il suffit d’un seul. Les autres sont aveugles, sourds et se taisent, avec autant d’empathie qu’une huître et de courage qu’une taupe. Souvenez-vous de la cour d’école : il y avait un-e souffre-douleur dans la classe. Il ou elle n’osait rien dire et encaissait le harcèlement de la part d’un ou deux agresseurs principaux. Les autres élèves, grande majorité de la classe, vous ou moi, ne disions rien, parce que nous étions trop content-e-s de ne pas être la cible, parce que ce ne sont pas nos affaires, parce qu’il/elle n’a qu’à se défendre, parce qu’il/elle est trop con-ne et mérite les attaques. On est tou-t-es capable un jour ou l’autre d’avoir une empathie d’huître et un courage de taupe. Réfléchissons avant de jeter la pierre à ceux qui ne disent rien… et jetons cette pierre tout de même car le fait qu’on soit lâche soi-même n’a jamais excusé personne.

Toutes les femmes sont-elles harcelées ? non bien sûr. Mais toutes peuvent l’être un jour. Lisez dans le livre l’histoire de cette femme qui était capitaine de pompiers ou de cette autre qui est présidente d’université et osez prétendre que vous avez assez de caractère pour que ça ne vous arrive pas à vous. Quand une femme de pouvoir est indésirable, on veut sa peau, quelles que soient ses compétences, son énergie ou sa force de caractère. Sommes-nous donc des victimes désignées, condamnées aux insultes ? C’est que l’on se prend à craindre, arrivée à la moitié du livre, devant cette suite de témoignages, tous plus navrant les uns que les autres. Et pourtant, finalement des stratégies et des explications se dessinent.

Etre insultée en tant que femme n’est pas une fatalité. On n’est pas marquée à vie par le harcèlement, on n’est pas destinée à être insultée toute sa vie si on l’a été une fois.

Il y a des moyens d’éviter que le harcèlement commence, qu’on pourrait résumer de la façon suivante : considérez que c’est un honneur de déplaire aux abrutis. Ne riez pas aux insultes sexistes, ne vous taisez pas quand on vous agresse, n’essayez pas de sauvegarder une bonne ambiance de travail, ne pensez pas que « ça va lui passer », ne croyez pas que si vous êtes « sympa » tout ira mieux et que vous aurez un soutien auprès de vos collègues. Mettez les pieds dans le plat. Mieux vaut être mise à la porte parce qu’on ne se laisse pas faire plutôt qu’être poussée à la démission en avalant des plaquettes de tranquillisants.

On apprend aux femmes à plaire, à être gentilles et douces, à travailler à l’entente, à la négociation dans les groupes, à ne pas dire de vilains mots, à ne pas hausser la voix. On leur apprend à douter d’elles, de leurs compétences, de la légitimité de leur place au travail plutôt qu’à la maison. On leur apprend à se taire et à être les victimes. Les insultes sexistes sont là continuellement pour leur rappeler quelle est leur place dans le rang. On leur apprend à avoir honte des dénigrements qu’elles encaissent alors que la honte devrait aller à l’agresseur. On leur fait croire que ça n’arrive qu’à elles parce qu’elles sont faibles. Elles ne sont pas faibles, elles sont isolées.

J’ai écrit cet article pour qu’on parle de ce livre que je trouve éclairant, inquiétant et rassurant à la fois, nouveau en tout cas dans sa façon de traiter le sujet.

J’ai écrit cet article pour qu’à la suite, vous veniez témoigner vous aussi sur le sujet du harcèlement et des insultes sexistes. Vous êtes victimes, l’avez été, êtes témoins d’insultes sexistes : racontez-le. Une façon de combattre les insultes sexistes au travail est de montrer qu’elles sont fréquentes, qu’elles peuvent arriver à toutes les femmes et qu’il existe des trucs pour les désamorcer.

"Métro, boulot, Machos" par Katie Breen et Catherine Durand, Edition Plon

jeudi 18 avril 2002