Trois questions à Michela Marzano sur la pornographie

par le bureau des chiennes de garde

 

 

Pour toutes celles qui ne se reconnaissent pas dans le stéréotype de « la féministe mal baisée qui veut ramener la censure » mais qui ont quelques difficultés à adhérer au credo de l’époque : pornographie = liberté d’expression , Michaela Marzano est l’auteure à lire.

Philosophe, chercheuse au C.N.R.S., elle travaille depuis sept ans sur la pornographie, se démarquant nettement de la pensée unique sur le sujet. Sans partir en croisade pour la répression, elle explore dans tous ses ouvrages (et en particulier dans le dernier : « Malaise dans la sexualité, le piège de la pornographie » , Ed. J.C. Lattès), la représentation que la pornographie donne du corps, du masculin et du féminin, l’idéologie du consentement qui tient aujourd’hui lieu de morale.
Elle y dénonce les mensonges qui se cachent derrière l’apologie de la liberté sexuelle et les enjeux éthiques liés à cette liberté relativement nouvelle, puisqu’elle n’a guère plus de 40 ans.
Le 15 mars dernier, Michela Marzano a participé au débat des Chiennes de Garde sur le thème de la pornographie violente, et nous lui avions posé trois questions. Voici ses réponses, pour toutes celles qui n’ont pu être présentes ce soir-là.

1 : En quoi la pornographie est-elle une liberté ?

La pornographie n’est en aucun cas une liberté. Au tournant des années 95-96, nous sommes passés d’une pornographie dite « classique » à une pornographie « contemporaine », qui inclut ce qu’on appelle le « gonzo » dans laquelle on ne trouve plus qu’une série de scènes extrêmement explicites de la sexualité, et souvent beaucoup plus violentes que par le passé. Les arguments de ceux qui soutiennent la pornographie sont que c’est une forme de liberté, une expression de la libération sexuelle des années 70. Le problème est que si la pornographie des années 70 a permis au grand public, pour la première fois, d’avoir facilement accès à des images explicites de la sexualité, la pornographie est devenue peu à peu l’expression de ce qu’on pourrait appeler une « nouvelle normativité ». Au lieu d’être un moyen qui permette aux femmes et aux hommes d’exprimer et de vivre librement leur sexualité, la pornographie propose une sexualité codifiée, elle est devenue une manière d’imposer « la bonne façon de vivre sa sexualité ».

Dans la pornographie, les hommes sont de « vrais hommes », les femmes de « vraies femmes » et la sexualité représentée est la « seule et vraie sexualité épanouissante ».
Ce discours de la pornographie se renforce au fur et à mesure que cette normativité se déplace dans la sphère plus générale. Cela se retrouve dans les media : le message est que la femme doit vivre sa sexualité « comme elle l’entend », mais, sous couvert de liberté, cette norme émerge un peu partout, et finalement est qualifiée comme « libre » ou « libérée » uniquement la femme qui se soumet à un certain nombre de diktats sexuels.

Prenons par exemple un dossier autour de la sexualité dans un magazine féminin. Le titre de l’article « Sexe, les filles aussi ne pensent qu’à ça ! ! », annonce le constat d’une soi-disant réalité. Nous sommes sur le plan descriptif. Puis cela est suivi de propositions : « Masturbez vous ! », « Exhibez vous ! », « Réclamez votre droit à l’orgasme ! ». Nous nous trouvons là en face d’ordres, d’injonctions.
Nous ne sommes plus,alors, sur le plan descriptif, mais prescriptif. La confusion constante entre ces deux plans envoie aux femmes un message très clair : « Les femmes ne doivent penser qu’à ça »
Autre exemple trouvé dans le magazine « Jeune et Jolie » destiné aux adolescentes, un test, en fonction de ses réponses, la jeune lectrice va appartenir à l’un de ces trois groupes :

A/ Super extra salopes (celles qui ont bien appris les leçons de 68 et sont totalement « libérées »)

B/ Salopes (celles qui attachent encore quelque valeur aux sentiments)

C/ Ringardes (celles qui n’ont rien compris à la libération de la Femme)

Au niveau de la presse, le langage est particulièrement explicite (salope) avec une couleur « positive« au terme de salope, qui tend à pousser les filles à se ranger dans le groupe « Super extra salopes ». Dans la pornographie, tout cela existe de façon beaucoup plus forte, et tous les réseaux renforcent ces codes.

Un autre aspect de votre question sur la liberté concerne le mélange de fiction et de réalité. Dans la pornographie, les femmes représentées subissent des violences et n’apparaissent pas comme « consentantes ».
Pourtant, si l’on pose cette question aux actrices, elles diront qu’elles sont « consentantes » pour tourner ces scènes. Le problème clef de la pornographie est que ce genre cinématographique est le seul où l’on mélange fiction et réalité.

La pornographie est en effet une fiction avec un scénario, un metteur en scène, des acteurs-actrices, mais à l’inverse des autres fictions c’est aussi une réalité, avec des actes sexuels réels, des jouissances réelles, rendues plus explicites par des éjaculations en dehors du corps, afin de montrer que l’acte a bien eu lieu.
Pour les spectateurs, cela constitue une confusion, ils ne savent pas comment se positionner par rapport à ces images qui relèvent de la fiction ET qui sont aussi de la réalité, revendiquant à la fois leur aspect fictionnel et leur aspect réel.
C’est donc à plusieurs niveaux qu’on peut dire : la pornographie ne favorise pas la liberté, tout au contraire.

2 De votre point de vue, où devrait s’arrêter la liberté d’expression dans ce domaine précis ?

Je veux être bien claire pour ne pas prêter à confusion. La liberté d’expression ne doit pas être limitée : quand quelqu’un s’exprime par sa parole, il exprime sa subjectivité. Personne ne devrait avoir le droit d’intervenir et de bloquer l’expression de la subjectivité d’autrui.
Cependant, dans certains domaines, on appelle « liberté d’expression » ce qui ne constitue pas du tout une « expression ».

On l’a vu tout à l’heure, le langage fonctionne à plusieurs niveaux, celui de la description," je décris quelque chose à quelqu’un" et celui de la prescription : "j’encourage quelqu’un à faire quelque chose". Mais il faut encore citer le pouvoir performatif du langage : "par le langage je peux faire quelque chose" (voir J. L. Austin : « Quand dire c’est faire »). Le langage de la pornographie se situe sur le plan performatif : le langage est une action.

Il ne s’agit plus alors de l’expression d’une opinion, mais d’ une case très particulière que les Américains ont définie comme le « hate speech », le discours de la haine. On n’est plus face à une argumentation, mais face à un discours qui ressemble à de l’insulte. En fait, ces images disent aux femmes : « Tu n’es qu’une sale pute ». Pas seulement dans les sex shops, mais en faisant des recherches sur Google avec par exemple le mot « pornographie », on trouve immédiatement des sites employant les termes suivants : « des salopes, des chiennes qui se font exploser la chatte, qui se font casser, démonter etc.. »
On observe l’emploi d’une sémantique très particulière qui est une sémantique qui sidère. Exactement comme si je disais à un homosexuel : « Tu es un sale pédé ! »
Ce n’est plus du tout une forme d’expression, on est tombé du côté de l’insulte, et l’insulte sidère, au lieu de permettre l’argumentation et l’expression, c’est-à-dire la liberté d’exprimer son point de vue.
Nous disions au début de cette discussion : « C’est par la parole qu’on exprime sa subjectivité », ici, par l’insulte, on va sidérer l’autre et donc effacer sa subjectivité.

3 Que répondez-vous à ceux qui vous disent qu’il ne faut pas entraver l’expression des fantasmes dont la pornographie serait l’expression ?

La question des fantasmes est très compliquée et les psy sont plus qualifiés que moi pour se pencher là-dessus ; ce qu’on sait c’est que les fantasmes ne sont pas des scénarios qu’on met en scène et qu’on vit dans la réalité, il existe une différence ontologique entre fantasme et réalité. Un fantasme est quelque chose d’irréel et de complètement subjectif. Chacun a ses propres fantasmes qui sont liés à son histoire personnelle.

La pornographie serait donc une mise en scène des fantasmes. Le problème c’est qu’à partir du moment où il y a mise en scène, on sort du domaine du fantasme en tant que tel. D’où la contradiction dans les termes. A partir du moment où il est mis en scène, il devient un fantasme collectif, un scénario qui va normaliser les attitudes sexuelles des uns et des autres. On dit par exemple que le fantasme des hommes, c’est de pouvoir coucher avec plusieurs femmes. A partir du moment où des films mettent systématiquement en scène un homme qui couche avec plusieurs femmes, cela devient une norme pour l’imaginaire des hommes.
Nous pouvons aussi nous interroger sur la qualité de certains fantasmes mis en scène. Par exemple défendre le fantasme des rapports entre maître et esclave en montrant un homme blanc et une femme noire jusqu’à quel point s’agit-il d’un fantasme ? N’est-on pas plutôt dans la reproduction d’une réalité historique ? Ces scènes vont au delà du fantasme et deviennent la répétition de l’humiliation. De même, dans certaines videos sado-maso, la dialectique maître-esclave est reproduite en utilisant les figures du juif et du nazi. A nouveau, on utilise quelque chose qui a eu lieu pour promouvoir des scènes qui relèvent de la domination, en les faisant passer pour des fantasmes.

Donc, de mon point de vue, l’argument du fantasme n’est qu’un élément de plus de la propagande pro-porno. »

mercredi 19 avril 2006