L’affaire Taslima Nasreen ou la parole à la censeure
Publié dans la page "débat" du Monde, daté du 1er octobre 1999.

 

 

Dans son numéro daté du 26 septembre 1999, Le Monde rapporte, en première page et sans les commenter, ces propos de Mme Sheikh Hasina Wajed, Première ministre du Bangla Desh, à propos de sa compatriote, l’écrivaine Taslima Nasreen, et du dernier livre de celle-ci, Enfance, au féminin, publié en français chez Stock en octobre 1998.

« "Taslima Nasreen vient de littéralement tuer son père et sa mère dans son dernier livre. Ce qu’elle écrit, ce n’est ni plus ni moins que de la pornographie", ajoute-t-elle en rappelant que l’écrivain a été "trois fois divorcée". Et de conclure : "Son livre, je viens de le faire interdire !" »
La parole est ensuite donnée à l’accusée, qui « se révolte contre les commentaires "stupides" du premier ministre : "Je viens d’écrire un livre où je raconte mon enfance, je n’ai écrit que la stricte vérité. Dans de nombreuses familles de mon pays, les filles se font [faute de traduction pour "sont"] molester et violer par leur proches. Ça arrive tout le temps. Ça m’est arrivé. Je ne vois pas en quoi cela a à voir avec de la pornographie !" »

En publiant cet article en première page, sous le titre « La premier ministre du Bangladesh contre Taslima Nasreen la "pornographe" », Le Monde reprend sans distance critique les accusations de Mme Sheikh Hasina Wajed. Celle-ci accuse Taslima Nasreen d’apostasie, de parricide, de matricide, d’indécence, et elle fait état du statut de divorcée de l’écrivaine pour la qualifier de « pornographe ». En outre, elle revendique une décision de censure.

Nous nous étonnons qu’il n’y ait pas une ligne de la rédaction du Monde pour soutenir la victime, une écrivaine censurée, une femme qui doit se cacher pour protéger sa vie. Nous ne pouvons pas croire que Le Monde abandonne à son sort une personne condamnée à mort pour les mêmes raisons que Salman Rushdie, en faveur duquel il s’est engagé depuis longtemps et avec persévérance.

Car Taslima Nasreen est l’objet d’une fatwa, comme Salman Rushdie : des islamistes ont mis sa tête à prix, parce qu’elle a critiqué la misogynie de la charia (la loi islamique). Elle vit en exil en Occident depuis 1994. En septembre 1998, elle est rentrée clandestinement à Dacca, car sa mère se mourait d’un cancer. Trente Françaises connues ont alors signé une pétition demandant au gouvernement de faire pression sur le Bangladesh ; comme l’écrivait la romancière Marie Desplechin, « s’il arrivait quelque chose à cette femme, nous ne serions pas en deuil, nous serions en danger ».

La mère de Taslima Nasreen est morte sans avoir lu le livre de sa fille sur son enfance. Le père de Taslima Nasreen est bien vivant. L’écrivaine a quitté son pays sous la protection des Nations-Unies ; revenue en Occident, elle se cache, comme Salman Rushdie, car sa vie est toujours en danger.

Nous espérons que Le Monde exprimera sans ambiguïté sa solidarité à l’écrivaine Taslima Nasreen, une femme en danger de mort.

vendredi 1er octobre 1999